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Robertina Šebjanič

Diane Pricop
25.02.25
Photo credit : Alexis Gilli
“Les choses changent de toute façon avec le développement de nouvelles connaissances et de nouvelles technologies. L'art et la poésie nous permettent d'examiner cet enchevêtrement, de sonder une situation, de poser des questions qui n'ont parfois pas de réponse. Mais il n'est pas nécessaire de répondre à tout.”

Quand la science s’entremêle à l’art, le solutionnisme prend souvent le pas et nous avons tendance à oublier que le rôle de l’artiste n’est pas toujours d’apporter des réponses claires et applicables. Les possibilités qu’offrent l’interdisciplinarité sont multiples et font souvent appel à nos émotions plutôt qu’à notre capacité de rationaliser. Robertina Šebjanič choisit la voie de l’empathie en nous invitant à revisiter le caractère intime de notre relation avec le plus qu’humain. En partant de ses propres intérêts, elle commence par étudier les écosystèmes aquatiques jusqu’à en faire le thème central de son travail, au point de se forger une identité artistique unique et forte.

Robertina pense que les paysages nous façonnent en quelque sorte et jouent un rôle dans notre manière de voir le monde. Elle grandit à Prekmurje, alors en Yougoslavie et actuelle Slovénie. Ses parents, tous deux professeur.e.s, bénéficient d’un logement au bord de la mer Adriatique, un avantage que leur offre l'État à l’époque. Elle passe alors ses étés et la plupart de ses vacances près de Rovinj en Istrie, et actuelle Croatie. La planéité de la mer et du ciel séparés par l’horizon réveille déjà en elle des réflexions sur la conception du monde il y a des millions d’années et avec cela, une sensation de plénitude.
Plus tard, elle s’installe à Maribor, puis Ljubljana où elle poursuit des études de droit avec pour objectif de s’engager dans des causes environnementales, plus particulièrement la protection des mers et océans, mais faute de trouver une issue favorable dans ce domaine, elle trouve du travail ailleurs, qui néanmoins lui donnera tous les outils et compétences utiles pour gérer des productions complexes par la suite. Activiste dans l’âme, elle se sent insatisfaite assez rapidement et cherche à redonner du sens à ses actions. Après une certaine hésitation à se lancer dans la biologie marine qu’elle affectionne toujours, elle décide de reprendre ses études à 27 ans et choisit de prendre un chemin artistique.

C’est donc à l'Académie des Arts et du Design de Ljubljana que Robertina continue ses études, avec un court échange à l’Université Valand in Gothenburg, de Gothenburg, toutefois très formateur pour elle. Jusque là, l’enseignement artistique qu’elle avait reçu mettait en valeur le métier d’artiste et l’aspect technique de la création, mais en Suède, elle apprend l’importance de créer des connexions conceptuelles et avec ça, la dimension fédératrice que l’art contemporain peut conférer. Là-bas elle touche également aux technologies du numérique, mais surtout elle rencontre des artistes venu.e.s du monde entier, dont certain.e.s avec qui elle collabore par la suite. De retour à Ljubljana avec la tête pleine d’idées et en parallèle de ses études, Robertina s’engage dans l’association et hackerspace LJUDMILA, où elle se développe en tant que productrice culturelle. Avec une double casquette artiste / productrice, elle crée ses premières œuvres audiovisuelles et favorise les projets collaboratifs dans lesquels elle s’épanouit sur les plans professionnel et personnel à la fois.

Photo credit : Miha Godec

Dès ses premiers pas artistiques, elle s’intéresse particulièrement à la relation entre l’humain et son environnement, cherche à montrer cette connexion à travers des installations visuelles et sonores interactives, et par la création d’espaces de réflexion sur le futur de cette relation. Bien qu’elle touche aux écosystèmes aquatiques très tôt, ils ne font pas forcément l’objet de ses premiers projets. L’eau deviendra toutefois un thème récurrent, mais le cœur du message restera toujours ancré dans cette relation humain / plus qu’humain teintée d’un aspect spéculatif.

À partir de 2010, Robertina entame des collaborations avec des scientifiques, certain.e.s avec qui elle entretient des relations de confiance et de longue durée, notamment Dr. Alenka Malej de la Station de Biologie Marine de Piran. En fonction des besoins de chaque projet, elle se tourne vers un.e nouveau.elle chercheur.e et essaye de développer une conversation constructive, ce qui lui permet de bâtir une expérience variée et précieuse. Elle nourrit toujours plus sa curiosité grâce aux créations artistiques-scientifiques collaboratives et souhaite, de plus en plus, exprimer son propre regard et explorer ses limites. Après avoir trouvé sa propre voix et une communauté solide, mais aussi avoir acquis une certaine forme de reconnaissance et les compétences nécessaires pour la prospection de financements, Robertina décide de se lancer pleinement dans sa carrière artistique.

Alors qu’elle travaille avec Spela Petric sur Humalga en 2012, un projet explore l’évolution et la survie de l’espèce humaine par la manipulation génétique et la création d’une espèce hybride entre humain et algue, elle est contactée par le journaliste et curateur Ewen Chardronnet. Il soutient le projet en invitant les artistes à exposer leur installation au festival accèss() à Pau dont il est curateur en 2013, puis en 2016, à participer à une résidence à la Station biologique de Roscoff en Bretagne où les chercheur.e.s étudient l’algue en question. À Pau, à l’occasion d’une table ronde organisée autour du projet, Robertina fait la rencontre d’Annick Bureaud, invitée en tant que modératrice, et avec qui elle noue une amitié et relation professionnelle durable.

Le thème de l’eau devient plus visible ; Robertina s’embarque dans des résidences art-science sur des bateaux comme le Celtic Explorer dans l’océan Atlantique et le Galapagos Art&Science Journey, étudie des espèces aquatiques dans leur environnement, et analyse l’impact humain sur tous ces écosystèmes. Le thème se construit de manière organique, elle est toujours passionnée par la biologie marine et ressent l’eau comme une possibilité infinie de satisfaire sa curiosité d’explorer un terrain largement inexploré suscitant à la fois fascination et crainte. Sur la partie technique, elle expérimente de plus en plus avec les hydrophones et la bio-acoustique au cours de ses nombreux voyages, et varie les médiums dans la conception de ses installations. Avec le temps, elle développe surtout son art du storytelling ; selon elle, réunir quelques-uns sinon tous les cinq sens dans une installation artistique permet de réveiller des émotions, notamment l’empathie, chez la personne qui en fait l’expérience. Elle s’emploie donc à développer des stratégies empathiques qui visent à faire l’état des lieux d’une situation par son histoire passée, présente et ses possibles futurs et à montrer l’enchevêtrement des conditions humaines et plus qu’humaines, en nous ramenant aux conséquences de notre impact sur le monde et notre responsabilité individuelle et collective. En ce sens, elle accentue la dimension critique de son travail.

À l'occasion de la triennale PORTIZMIR organisée par K2, elle s’envole pour Izmir en Turquie, où elle vient guider et faciliter la communication entre artistes et scientifiques. En même temps, elle commence à travailler sur Deep Blue, une recherche sur la perception conceptuelle et sensorielle de la mer, au cours de laquelle elle croise la méduse Aurelia Aurita. Cette méduse déclenche une certaine fascination chez l’artiste qui s’est toujours intéressé à l’idée d’immortalité et à l’évolution des espèces d’un point du vue biologique, et qui sera un point de départ de réflexion sur certains de ses projets. D'ailleurs, Aurelia Aurita sert de base au projet Aurelia 1+HZ qui explore la communication entre les individus de cette espèce et la sonification de leur environnement, en les faisant d’eux les protagonistes centraux de l’installation et de la performance qui composent le projet. Ici encore, Ewen et Annick soutiennent Robertina en la guidant et en l’invitant à montrer son travail au Le Cube. Le projet remporte une mention honoraire dans la catégorie Interactive Art+ du Prix Ars Electronica en 2016, ce qui va propulser la carrière de l’artiste.

Photo credit : Miha Godec

À ce stade, elle possède une collection d’enregistrements aquatiques effectués dans divers endroits et commence à remarquer l’omniprésence de pollution sonore sous-marine. Robertina réfléchit à la mise en parallèle entre la perception romantisée du bruit de l’océan et la triste réalité des sons de moteurs et des machines, ainsi qu’aux modalités d’utiliser sa collection pour mettre ce phénomène en valeur. Lors d’une résidence à Roscoff organisée par Ewen, la réflexion se poursuit collectivement autour de l’anthropocène et de l’empreinte humaine dans les corps aquatiques. Au cours d’une promenade le long du littoral avec Annick, le terme “aquatocène” émerge. Robertina va développer cette notion dans ses futurs projets qui va contribuer fortement à asseoir son identité artistique autour de l’impact humain sur les écosystèmes aquatiques, et ce, au point qu’elle est contactée par les scientifiques Chi-Mao Wang et Kerhsuan Chien à Taiwan. Inspiré.e.s par ses recherches, ielles utilisent l’Aquatocène pour leur argumentation1 scientifique. Autrement dit, un point d’orgue pour toustes les artistes qui font de la collaboration scientifique un élément central de leur travail.

Robertina enchaîne maintenant les projets ; elle travaille sur Riologia qui se focalise plutôt sur les sciences citoyennes et les stratégies empathiques, entame une recherche autour de Lygophilia au Mexique, et rejoint le réseau EMAP/EMARE en 2018 à travers une résidence artistique organisée dans le cadre d’Ars Electronica qui va donner lieu au projet Aqua_forensic en collaboration avec Gjino Šutić de l’UR institute, Projekt Atol et Sektor Institute, et co-financé par le programme Creative Europe. À travers ce dernier projet, elle développe sa réflexion sur l’Aquatocène, qu’elle pousse encore plus avec Aquatocene / Subaquatic quest for serenity, dans lequel elle compile le résultat de ses enregistrements dans un paysage sonore subaquatique. En 2021, elle fait un pas de plus en décrochant une résidence de création STARTS4Water pour laquelle elle conçoit le projet Echinoidea Future - Zero Pollution Adriatic dans le cadre d’une production à l’UR Institute. Fidèle à ses engagements, à ses passions, et à ses collaborateur.rice.s, Robertina s’emploie à approfondir ses réflexions toujours plus en multipliant les recherches et se construisant une expérience sur le terrain hors-norme.

1Chi-Mao Wang et Kerhsuan Chien
Photo credit : Miha Godec

Expérience qu’elle partage puisqu’en dehors de la production artistique, elle est invitée également à concevoir et animer des ateliers, une nouvelle casquette dans la branche éducative pour l’artiste. Elle enseigne désormais à l’University of Nova Gorica, dans le cadre d’une masterclass de 50h par an, une opportunité pour elle de travailler avec les générations nouvelles d’artistes et de se recentrer sur l’essentiel. Au-delà du métier, elle cherche à leur transmettre d’abord l’importance de l’entraide et de bâtir une communauté locale, mais aussi toutes les compétences annexes dont il faut s’armer pour se faire une place dans la communauté internationale. Tous les ans, elle sélectionne des projets étudiants à présenter à Ars Electronica, où elle encourage les étudiant.e.s à surmonter leur trac pour parler de leur travail au public, et à faire des rencontres nouvelles au sein du festival.

Depuis 2023, Robertina travaille sur Echoes of the Abyss, un nouveau projet dédié à l’impact des munitions de guerre en décomposition dans les mers et les océans, plus spécifiquement celles des première et seconde guerres mondiales, qui représentent encore et toujours des dangers imminents à plusieurs niveaux. Elle embarque pour une nouvelle résidence art-science sur le bateau de la Fondation Tara Océan dans le cadre de TARA Europe, de Aarhus (Danemark) à Riga (Lettonie) au moins de juin, et pour lequel elle tient un journal de bord. Elle s’intéresse aux impacts sur les écosystèmes marins et sur le comportement de ses habitant.e.s humain.e.s et non-humain.e.s. Bien que le projet soit en stade de recherche, une première version est actuellement exposée au LE CENTQUATRE à Paris au sein de l’exposition collective ‘La grande expédition: Tara, l'art et la science pour révéler l'océan’ jusqu’au 2 mars 2025. Soutenue par Made In (OAZA and Drugo More), une variation du projet appelée Adriatic I: Echoes of the Abyss sera aussi présentée à partir du 6 mars à la Filodrammatica Gallery de Rijeka, dédiée aux problématiques similaires rencontrées dans la mer Adriatique, une nouvelle facette à nous dévoiler.

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Robertina Šebjanič n’a pas eu un parcours classique et pourtant, il est exemplaire ; elle a su garder le cap sur ses objectifs et ses engagements tout en s’entourant d’une communauté de personnes compétentes et passionnées, mais surtout bienveillantes.

Au-delà de son identité artistique forte, elle fait du récit et de l’empathie des outils hors pair pour aborder des sujets souvent délicats et dont la compréhension dépend de notre propre capacité à puiser au plus profond de notre humanité.