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Diane Pricop
17.06.22

Pensez à un robot, que voyez-vous ?

Un objet mécanique et articulé, froid et métallique, avec deux bras, deux jambes et une tête pensante ? Est-il réellement dénué d’émotions ? Vous vous demandez peut-être ce qui pourrait se passer s'il s'émancipait accidentellement. Parce que s’ils nous facilitent le quotidien et comblent nos désirs de confort ou de modernité, les robots envahissent notre imaginaire d’un futur technocentré, stérile et post-industriel, dans lequel ils évoluent et s’épanouissent. Pourtant, ce domaine ouvre un large champ des possibles : la robotique peut-elle plutôt rimer avec transformation durable de la société ? Les artistes Selma Lepart et Nathalie Guimbretière ont choisi cette voie : expérimenter Soft robotic avec Low-tech, une combinaison gagnante.

Pour comprendre les enjeux du projet, nous devons d’abord revenir sur leurs définitions respectives. La “robotique molle” est un sous-domaine de la robotique dont la particularité est d’utiliser des matériaux souples ou élastiques, comme le silicone ou le plastique. Ils sont utilisés dans des domaines techniques qui nécessitent des opérations précises (la chirurgie par exemple), car leur souplesse rend l’environnement plus accessible. De plus, les soft robots sont conçus pour interagir avec leur milieu, et tendent à gagner en autonomie ; ils peuvent prendre appui, saisir des objets de tailles et textures différentes, changer de forme, se glisser dans des endroits difficiles d’accès… Leur mouvement est organique, les mollusques et les insectes ayant souvent inspiré leur apparence, ce qui peut les rendre plus attachants que les robots rigides de notre imagination.

La “low-tech” (ou “basse technologie”) est un concept assez complexe à définir. Selon le low-tech lab, c’est un ensemble de systèmes, techniques, services, savoir-faire, pratiques, modes de vie et même des courants de pensée, qui intègrent la technologie selon trois grands principes : utile, accessible, durable. Opposé à la high-tech, il ne s’agit pas non plus de bannir les nouvelles technologies, ou encore de revenir à un mode de vie primitif, mais plutôt de vivre avec tout ce que nous avons créé depuis la révolution industrielle, et déconstruire ce qui pollue. Il s’agit de faire des choix responsables et adopter un mode de vie respectueux de la planète. Cette démarche implique de faire par soi-même (DIY), transmettre et collaborer. En français, une meilleure traduction serait “technologie appropriée” - celle qui est adéquate, et celle que l’on s’approprie.

Si nous restons au stade de définition, Soft robotic et Low-tech semblent à priori incompatibles. Pourtant cet alliage est bien plus sensé qu’il ne laisse supposer ; bien qu’elle implique un degré de technicité élevé, l’essence même de la création d’un soft robot est sa capacité à s’adapter en milieu changeant. Ils se veulent robustes et résilients grâce au choix de matériaux flexibles et accessibles. Les questions de leur fonctionnement, leur mise en forme et leur usage sont traitées de manière égale, obligeant ingénieur.e et designer.e à modifier leur schéma de pensée traditionnel, et travailler sur des échelles réduites. Selon Nathalie et Selma, la Soft robotic serait de la Low-tech qui s’ignore, voire de la Wild Tech.

Les deux artistes se rencontrent pour la première fois au sein de l’ENSAD Lab à Paris, à l’occasion de portes ouvertes des ateliers, chacune faisant partie d’un groupe de recherche distinct. Selma étudie les questions de l’autonomie des œuvres d’art et la relation d’affect que nous créons face à elles. Naturellement, elle s’intéresse à la Soft robotic. Nathalie se penche sur le rôle du designer et l’anthropologie des techniques, questionnant les relations des individus avec les technologies, l’usage des objets et leur impact sociétal. Le courant passe, et le temps aussi, mais elles ne se perdent pas de vue et évoquent l’idée d’une collaboration. Ensemble, elles mettent leurs recherches en perspective, et trouvent que les objectifs et méthodologies de la Low-tech s’intègrent bien et enrichissent le projet de Soft Robotic : l’une adopte une démarche technique et l’autre contrebalance avec une philosophie axée sur des préoccupations contemporaines.

L’idée de base de Selma est de créer un KIT de Soft robotic, un outil qui puisse être partagé et qui permette de prototyper des objets sans avoir une formation d’ingénieur.e. Une création à part entière pourrait en résulter à chaque utilisation, faisant du kit le point de départ de nouveaux projets et par conséquent un objet d’étude. Mais avant d’en concevoir un, les artistes ont besoin d’un terrain d’expérimentation dans lequel elles pourront tester la création d’objets avec des personnes dont le mode de réflexion est différent du leur. Autonomie, partage et transmission des valeurs sont les mots d’ordre. Le format workshop s’impose face au projet qui est resté théorique jusque là. Alors quand l’occasion de concevoir un atelier pour des étudiant.e.s ingénieur.e.s se présente à Selma, elle propose à Nathalie de le concrétiser.

L’atelier se déroule début 2021 à IMT Atlantique; cinq prototypes voient le jour, l’expérience est ludique et stimulante pour tou.te.s. Les premiers résultats sont concluants pour les artistes d’un point de vue expérientiel, technique et aussi personnel. Tout d’abord, les membres des groupes, qui ne se connaissaient pas forcément, ont appris à collaborer. En adoptant une posture de recherche, ils.elles ont pu se tromper, se motiver, changer de trajectoire, stresser, et surtout découvrir les écarts entre théorie et pratique. Au niveau de la mise en forme, les créations ont été plutôt inspirées par la nature, ainsi une prothèse de poignet et de main ont vu le jour, une chenille, une grenouille et une pieuvre. Enfin, Nathalie et Selma, qui avaient l’habitude de donner des workshops dans leur domaine respectif, se complètent ; l’une voulait intégrer plus de pratique dans sa démarche, tandis que l’autre avait besoin d’un appui pour la documentation et la gestion des groupes.

Une chose est sûre, le duo fonctionne sur tous les plans et ce premier public les accueille chaleureusement. Elles devront continuer de confronter leur projet à diverses personnes pour le nourrir. En effet, plus les types de publics sont différents, ou ont des approches et des centres d’intérêts variés, plus la qualité du kit s’enrichit, et les potentiels résultats avec. Aussi, des artistes, dont les préoccupations sont basées sur des sujets plus abstraits, aborderont certainement le projet par un autre angle que celui de chercheurs en aérospatiale, ou d’un public à handicap moteur. Au fur et à mesure des workshops, les découvertes et savoirs de un.e.s, seront transmis aux autres ; Selma et Nathalie tiennent à ce que la portée du partage soit aussi large que possible. Car la réelle valeur du kit est de croiser les idées, les disciplines et surtout briser les préjugés en confrontant une catégorie de personnes à la réalité d’une autre.

En ce qui concerne les éventuelles continuités du projet, les artistes pensent à plusieurs choses ; Selma veut expérimenter et récupérer les tests produits par les participant.e.s, puis itérer jusqu’à épuisement des choix. Nathalie souhaite sensibiliser sur la consommation d'énergie en apprenant à utiliser et mesurer les quantités d’énergies solaires, puis faire ses choix en conséquence. À ce stade du projet, elles n’utilisent pas de matériaux réutilisables ou biodégradables mais l’idée n’est pas exclue. Penser à rendre le kit commercialisable n’est pas non plus l’ordre du jour.

Les soft robots sont des objets impressionnants par leur puissance ; déformables, ils s’adaptent et résistent à presque tout, ils deviendront autonomes et autosuffisants. Leur aspect “mou” leur donne un côté sympathique et fait voler notre syndrome de Frankenstein en éclats. Mieux, ils suscitent la curiosité et fédèrent celles et ceux qui s’attardent dessus.

Selma Lepart et Nathalie Guimbretière n’ont pas fini de déconstruire les idées reçues et désacraliser les robots ; tant que leur technologie complexe reste appropriée, ils font un allié redoutable dans la construction d’un futur durable.