Tel est le point de vue de plus en plus répandu des jeunes générations au sein des industries culturelles et créatives. Nous ne pouvons plus penser notre futur sans perméabiliser les disciplines et encourager les échanges. Jeanne Vicerial ne souhaite pas définir son travail simplement, ni répondre aux normes. Son expérience témoigne de la difficulté pour les jeunes artistes qui aspirent à mélanger les disciplines, à se positionner dans le monde de l’art.
Jeanne Vicérial
Dès son plus jeune âge, Jeanne est influencée par le spectacle vivant que ses parents affectionnent. Le costume y prend une place centrale ; permettant aux comédiens de se glisser dans la peau de divers personnages, il leur confère une certaine liberté dans le mouvement et avec cela, un sens nouveau à chaque nouvelle peau. Jeanne veut apprendre l’histoire du costume, alors en 2009, elle entre à l’école Paul Poiret à Paris, l’une des seules écoles publiques de costume, où elle étudie les costumes féminins du 19e siècle, et se forme à la confection sur mesure.
Une première expérience la marque : elle prépare l’exposition Christian Lacroix au musée des Arts Décoratifs, pour laquelle les vêtements n’ont pas de mannequins. Il faut inverser le processus et modeler les corps adéquats aux créations. De plus, la formation à l’école est technique et demande de la minutie ; Jeanne apprend à travailler au service d’un.e créatif.ve, et à réaliser une maquette à partir d’un dessin initial, mais à la moindre erreur, ne serait-ce que quelques millimètres, on lui demande de recommencer. L’école étant axée sur le cinéma, elle travaille sur un docu-fiction pour Michael Radford, mais ne se plaît pas dans cette position. Pour Jeanne, les artisans du costume ne sont pas reconnus à leur juste valeur dans le monde de la mode. Aussi, elle a besoin de liberté créative dans son travail.
Elle entame un cursus à l’ENSAD en 2011, où elle étudie le prêt-à-porter. C’est un bond d’un siècle dans la sphère industrielle où l’individu n’est quasiment plus pris en compte, origine des premières réflexions qui la poussent à écrire son fameux mémoire. Ce n’est pas tout ; la scission entre l’art et le design se fait sentir lourdement, et accéder à différentes disciplines ne peut se faire que dans le cadre d’un double cursus. Elle part un an pour la London College of Fashion en 2013, où elle apprend la maroquinerie et les techniques du cuir, assez proches de la chirurgie. Elle profite de son séjour anglais pour faire un stage au studio de Hussein Chalayan, créateur connu pour ses idées novatrices, ses expérimentations et sa capacité à mélanger disciplines artistiques avec nouvelles technologies. À son retour en France, Jeanne, qui voudrait aussi en mêler plusieurs dans sa pratique dès la genèse de ses projets, se décide à fonder son propre studio : CLINIQUE VESTIMENTAIRE.
Dans un premier temps, Jeanne s’amuse, étudie, expérimente les techniques de couture, et réalise ses premières collections, entre l’école et diverses collaborations.
Mais les marques et maisons de couture refusent le concept, lui demandent de le rendre plus commercial, et de faire du prêt à porter. Le modèle décroissant ne convient pas, et Jeanne ne focalise plus que sur la recherche pendant un temps, qui est à son sens, pure et libérée.
La lecture du Manifeste Anti-Fashion écrit par Lidewij Edelkoort en 2015 est un épisode marquant pour la CLINIQUE VESTIMENTAIRE ; l’industrie de la mode est tombée malade dit-elle.
Jeanne est déjà dans une démarche écologique et humaniste, et se sent confortée par le rejet de quelques marques. Mais elle donne à son projet une dimension d’autant plus critique qu’elle fait de ces deux aspects ses chevaux de bataille.
La porosité entre disciplines reste un élément cher aux yeux de l’artiste, et prend une autre tournure au moment de mettre en œuvre son idée de “robot” à tricotissage, laissant les nouvelles technologies s’inviter dans son projet. Dans le cadre de son doctorat SACRe entre 2015 et 2018, elle collabore avec des étudiant.e.s en BTS, et à l’école des Mines, avec qui elle dépose un brevet. Le programme est basé sur un mode de fonctionnement qui valide les hypothèses par l’expérimentation, un modèle satisfaisant pour elle.
Avec le temps, CLINIQUE VESTIMENTAIRE se déploie également sous un aspect performatif ; Jeanne part en résidence à la Villa Médicis à Rome, où elle vit les premiers jours de la pandémie avec un peu d’avance sur la France. Le rapport au temps est différent, c’est un sentiment que désormais nous connaissons tou.te.s, et l’artiste se donne pour mission de poster une photo par jour sur Instagram pour suivre un rythme de travail. Pour la première fois, elle manipule couleurs et lumière, en créant les vêtements avec les fleurs du jardin, dans l’attente des matériaux devenus inaccessibles. Et faute de pouvoir toucher d’autres personnes, elle utilise son propre corps comme médium en faisant des autoportraits. La photographe Leslie Moquin la rejoint sur place et produit une série presque documentaire dans laquelle, ensemble, elles mettent en scène ses créations.
Intitulé Quarantaine Vestimentaire, le projet s’est construit autour des 40 premiers jours du confinement ; une composition vestimentaire par jour, plus de 250 photographies, et nombreuses références mythologiques et historiques, nous évoquent une comédienne qui change de peau au fil des jours, dans un décor grandiose. Avec les fleurs fanées, ces créations éphémères illustrent parfaitement les propos de l’artiste sur la mouvance et l’idée de changement. D’ailleurs, quand on lui demande de prêter sa collection pour la Fashion Week, Jeanne ne peut que refuser.
Le rôle des expositions prend aussi une part de plus en plus importante ; elles permettent à Jeanne de montrer toutes les facettes du processus de création, en partant du simple outil et jusqu'à la création finale. Comme nous avons pu le voir lors de l’exposition aux Magasins Généraux, elle cherche à mettre en avant ses collaborations artistiques variées, mélanger les univers et y confronter le public lors des nombreux évènements organisés pour l’occasion. Dans une démarche de transmission des connaissances, elle propose aussi des conférences et propose des ateliers créatifs en école d’art.
Plus récemment, elle a renoué avec ses premiers amours sur la scène du Grand Théâtre de Genève, pour lequel elle a produit les costumes pour la pièce d’opéra Atys composée par Jean-Baptiste Lully, chorégraphié par Angelin Prejlocaj . Sa prochaine apparition a lieu à la Galerie Templon, qui la représente et lui consacre une exposition dans son espace bruxellois, jusqu’au 23 avril 2022.
Avec le temps, Jeanne a fait de CLINIQUE VESTIMENTAIRE un parapluie de projets divers qui se veulent collaboratifs et pluridisciplinaires, et contre les institutions dont le modèle paralyse la création.
Jeanne Vicerial voulait “panser” le monde de la mode, mais elle a fait bien plus ; en “pensant” le système différemment, elle a fait de la place à celles et ceux qui ne trouvent pas la leur.
CLINIQUE VESTIMENTAIRE