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CLINIQUE VESTIMENTAIRE

Diane Pricop
11.04.22
credit photo : Mathieu Faluomi

Paris, Milan, Londres, New York .. À les prononcer, le nom de ces villes nous évoquent leur effervescence et leur lumières, des fiefs de culture, et surtout les capitales mondiales de la Mode. Entre les podiums de la Fashion Week, les rues bondées des quartiers populaires, et les écrans de cinéma, la mode est partout. Elle est aussi captivante que son industrie est néfaste pour l’humain et son environnement. Parmi les enjeux, la place du corps humain dans le processus de production du vêtement est le sujet dont Jeanne Vicerial s’empare ; que se passe-t-il quand on le replace au cœur des rouages ? Les méthodes industrielles peuvent-elles être pensées autrement ?
L’artiste chercheuse apporte sa vision à travers son projet CLINIQUE VESTIMENTAIRE, à la croisée de l’artisanat, la philosophie, et les sciences.

CLINIQUE VESTIMENTAIRE puise ses origines à l'École des Arts Décoratifs de Paris, où Jeanne écrit un mémoire en 2014 intitulé Un corps sur mesure, la peau étoffe du XXIe siècle. La publication fait état des lieux de ses réflexions du moment ; historiquement, la création du vêtement se fait en fonction de la silhouette de la cliente ou du client, ce qu’on appelle le “sur mesure”, mais à partir des années 1950, l’industrie textile connaît un tournant majeur. La Seconde Guerre mondiale a bousculé les méthodes de production pour favoriser les procédés à la chaîne, car standardisés et plus rapides, ce qui contribue à l’avènement du prêt à porter. En objet comme un autre, le corps humain est alors normé en fonction d’une grille de tailles (S, M, L), et c’est maintenant à la clientèle de s’adapter aux vêtements.
Pire, nous modifions nos corps pour correspondre à ces normes: nutrition, sport, chirurgie esthétique… Les tatouages font office de bijoux sur mesure, car le sur-mesure est toujours là sous une autre forme, et la peau est devenue en quelque sorte l’étoffe du 21e siècle.

Elle est aussi le plus grand organe du corps humain, et assure une protection de nos tissus et autres organes internes. En tant que barrière naturelle avec l'extérieur, la peau enveloppe le moi, notre esprit, nos rêves, notre façon de penser qui nous est propre. Jeanne envisage l’individu dans son intégralité, s’intéresse à ses transformations corporelles qui nous racontent son histoire personnelle. Bien qu’elle n’exclue pas les hommes, elle se tourne plutôt vers le corps des femmes, dont la morphologie est en constante mutation, que ce soit dû aux menstruations, ou aux évènements ponctuels qui marquent leur corps.

Jeanne doit maintenant réaliser une collection dans le cadre de ses études, elle fait des recherches sur la morphologie, point de départ de son travail, et s'émerveille à la découverte des tissages musculaires. Pour elle, c’est le premier vêtement.
Sur le ton de la plaisanterie, l’artiste se donne le titre de “chirurgienne du vêtement”, opère des parties de vêtements, pour finir par s’inspirer sérieusement des procédés médicaux, allant même jusqu’à passer du temps dans divers laboratoires.

Elle met au point la technique du “tricotissage”, un mix entre dentelle, maille et tissage, qui emploie l’aiguille courbe du médecin pour faire les points de suture. Le but est de produire le vêtement avec une seule bobine de fil, à la main, sur mesure, sans chutes et local. Toujours en s’inspirant des tissus musculaires, le tricotissage reprend un fil monofilament (un fil à un seul filament, résistant et flexible), et relie les points de manière géométrique.

Par souci de rester écologique et économique, elle se sert dans les chutes jetées par les entreprises parisiennes, et sa première collection porte le nom de la longueur de la bobine, soit 466 km de fil. Mais la dernière pièce, dont le fil est mal teinté, prend un aspect écorché, tournant au rouge vif, une vision intense. Malgré la réussite du projet, Jeanne abandonne alors l’idée de faire des pièces si longues à la main.

Cette création répond aux objectifs qu’elle s’est fixés. Elle pousse donc la réflexion plus loin ; automatiser la technique du tricotissage, permet de proposer des vêtements sur les mêmes critères, avec l’avantage du gain de temps. Elle se lance alors dans la conception d’une machine d’artisanat numérique, lui permettant de faire du “prêt à mesure”.
Les recherches sur la construction de l’outil demandent des efforts prolongés et soutenus, alors Jeanne se lance en parallèle dans la confection d’une nouvelle collection.

Toujours dans le cadre de la réflexion sur le prêt à mesure, elle a l’idée de créer un système de tailles adaptables allant du 36 au 42, en utilisant des techniques de couture classique. Mais elle se heurte très vite à la réalité du marché ; malgré quelques commerçants et industriels qui cherchent aussi à faciliter la transition vers une mode plus éthique et durable, le projet est globalement mal reçu.

Jeanne travaille dans une logique de décroissance ; la création de pièces uniques n’est pas adaptée aux lois des saisons et du marché actuel. Cette expérience la conforte dans l’idée qu’elle doit approfondir la recherche dans le domaine textile et de la mécatronique. Elle préfère créer son atelier laboratoire, lieu de prototypage et de création, où elle continue de développer ses réflexions. En 2016, la construction de la machine de tricotissage débute, en partenariat avec l’école des Mines de Paris, et dans le cadre de sa thèse SACRe (Art, Science, Création et Recherche) à l’ENSAD.

Pour comprendre son fonctionnement, nous pouvons nous référer au modèle de l’imprimante 3D ; sur une surface plane, la machine est programmée pour venir planter les aiguilles à l’aide d’un système de pinces, elles forment le patron du vêtement. Le fil unique relie ensuite ces points. Un logiciel permet également de visualiser les mouvements de la machine en temps réel, de la contrôler, et même de faire des simulations complètes.
Avec un dépôt de brevet auprès de l’INPI, le tricotrissage devient une nouvelle technologie.

Son utilisation évolue avec la recherche, et pour le moment se présente comme suit : Jeanne rencontre la personne, prend ses mesures, elle dessine le vêtement. La machine reprend les informations recueillies par l’artiste, mais n’est que semi-automatisée, un élément important pour le processus qui peut être arrêté à tout moment, pour redessiner la création par exemple. Et surtout, les heures se convertissent maintenant en minutes.

Aujourd’hui, avec le groupe de recherche Soft Matters dont elle fait partie et au sein de l’ENSAD Lab, Jeanne et l’équipe d’ingénieurs partenaires continuent de développer la machine, qui reste son sujet de fond. Néanmoins, sa pratique artistique ne se résume pas qu’à l’outil, bien au contraire. Sa résidence à la Villa Médicis à Rome en 2019-2020 permet au projet de prendre une envergure inattendue. En mélangeant les médiums artistiques et incluant la mise en scène dans son projet, elle orchestre des performances dans lesquelles elle allie l’humain, le vêtement et la nature pour nous raconter une histoire, autour des valeurs qui l’animent.

CLINIQUE VESTIMENTAIRE se compose de projets divers, et leurs expositions sont presque immersives, elles plongent les visiteur.e.s dans un univers unique. Jeanne, toujours dans une démarche collaborative, invite d’autres artistes à faire vivre leurs œuvres avec la sienne.

D’une simple thèse est né un vaste projet performatif et critique.

Guidée par ses convictions, Jeanne Vicerial ouvre une voie alternative aux pratiques et approches pour les designers textiles de demain.

Projet

CLINIQUE VESTIMENTAIRE