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Dasha Ilina

Diane Pricop
15.12.21

Nous entendons parfois parler de ces personnes au parcours exceptionnel qui font la même chose depuis toujours. Sportif.ve.s de haut niveau, danseur.se.s étoile, ou mannequins, ce sont ces métiers qui nécessitent de s’accomplir dès le plus jeune âge. Dasha Ilina fait partie de ces personnes, et bien heureusement, s’épanouit dans sa pratique, le domaine artistique étant suffisamment large et varié pour permettre de se renouveler.

Son histoire commence une génération plus tôt alors que sa mère rêve de devenir architecte. Issus d’une Sibérie rurale, les parents de cette dernière ne la soutiennent pas dans son choix, et elle manque de moyens et de ressources pour finir ses études. Tout au long de sa vie, elle tente de se rapprocher de la profession en exerçant divers emplois. L’arrivée de Dasha est une aubaine ; elle voit en elle une chance de lui insuffler ses passions et la pousse à embrasser une carrière artistique.

Sans avoir son mot à dire, la petite Dasha commence les cours de piano, architecture, danse, et bien d’autres, et se sent frustrée de ne pas pouvoir sortir jouer avec ses ami.e.s. “Tu verras quand tu seras grande, c’est pour ton bien” - qui n’a jamais entendu cette phrase sortir de la bouche de ses parents ? À tout juste six ans, Dasha intègre une école spécialisée en architecture à Moscou ; de simples dessins pour débuter, jusqu’à la création d’une structure pour passer son diplôme à 14 ans.

L’année suivante, elle s’envole vers les États-Unis où elle fera ses trois ans de lycée, toujours spécialisé dans les arts, et notamment la peinture cette fois. Pendant cette période, elle s’inscrit à un stage d’été en architecture dans une université new-yorkaise ; Dasha se voit déjà sortir, rencontrer du monde, mais passe la totalité du programme à s’empêcher de dormir plus de quatre heures par nuit pour finir son travail. “Si tu penses que c’est dur, ne t’inscris pas dans le programme d’architecture, ce n’est que le début..”. Voilà la suggestion d’un des étudiants, aussi assistant du professeur… Cette expérience la marque.

À l’heure venue, Dasha postule quand même pour des universités en architecture, mais elle sait déjà qu’elle ne veut pas insister davantage. Elle s’intéresse également aux arts graphiques, mais c’est l’école Parsons School de Paris qui l’interpelle. Initialement basée à New York, cet établissement est renommé pour ses cursus dans la mode, les célèbres artistes et designers qui y sont passés, et le tournage de l’émission Project Runway.
Dasha est acceptée dans la filiale parisienne, pour le cursus Strategic Design and Management qui porte sur la collaboration avec les marques et l’organisation de projets culturels. Elle y entame ses études en 2014.

En réalité, elle ne souhaite pas se lancer dans cette carrière en particulier.. À ce moment-là, elle cherche surtout à quitter les États-Unis, et Paris lui semble être une bonne option. Au bout d’un an, elle abandonne sa filière pour intégrer Art, Media and Technology au sein de la même école ; ses enseignant.e.s sont des praticien.ne.s reconnu.e.s, tel.le.s que Nicolas Maigret de DISNOVATION.ORG et Félicie D’Estienne d’Orves. Ils.elles l’accompagnent tout au long du cursus, et l’introduisent à la pensée critique, notamment sur les enjeux de la technologie. De plus, le directeur de son programme n’est autre que Benjamin Gaulon, avec qui elle collaborera sur plusieurs projets par la suite.

C’est dans ce contexte que Dasha se lance dans le Center of Technological Pain qui fait l’objet de sa thèse lors de sa dernière année d’études. Partie d’une simple plaisanterie, elle ne se doute pas encore qu'elle va y consacrer trois ans de sa vie, ni que ce projet la rendra populaire dans le milieu des arts numériques. Il se veut critique à l’égard de nos comportements vis-à-vis des outils technologiques, tout en gardant un caractère parodique et absurde.

Bien qu’elle continue de l’exposer régulièrement, une nouvelle idée émerge pendant la période de confinement alors qu’elle assiste au festival Art Meets Radical Openness : le Center of Networked Intimacy. L’association servus.at l’invite pour la fameuse résidence qui débouche sur l’atelier que nous connaissons.

Photo credit : MU Artspace

Mais avant de se rendre à Linz, elle fait un crochet par les Alpes, le temps d’une mini résidence d’été en pleine nature avec une douzaine d’artistes. Ses recherches sur la conscience ambiante suscitent l’intérêt de deux d’entre elles. Ensemble, elles conçoivent “Say yes to grave”, une vidéo de style Public Service Announcement (annonce de service public) ; populaire aux USA, le PSA est un message court diffusé gratuitement pour avertir et modifier le comportement du grand public face à un sujet sensible, par exemple la consommation de tabac. Ici, elles abordent la question de la protection de nos données personnelles après la mort et notre relation aux profils dans ce contexte particulier.

Vous l’avez compris ; Dasha, brillante, s’épanouit dans cette voie.
Depuis 2018, elle multiplie les interventions, expositions, conférences, ateliers, résidences, et fait parler d’elle.. Elle investit de grandes institutions européennes, du Watermans Center of Art à Ars Electronica, en passant par le Centre Pompidou.
En parallèle, elle cofonde l’organisation NØ avec Benjamin Gaulon, qui met en lumière la recherche artistique et critique sur l’impact de la technologie sur nos vies et notre environnement. Ensemble, ils créent aussi la NØ SCHOOL NEVERS, un projet hybride entre résidence, laboratoire de recherche et d’expérimentations, et lieu de convivialité.

L’approche humaine est essentielle dans la conception de ces projets, elle permet de se faire une idée du ressenti général par rapport à un sujet donné, mais aussi d’approfondir ce sujet avec une audience réduite. Pour Dasha, cet aspect est plus important que les expositions de son travail. Alors, sans surprise, nous retrouvons ses ateliers et les projets de NØ dans les agendas de Stéréolux et la Gaîté Lyrique pour l’année à venir.

Dasha Ilina a réussi et continue de s’accomplir en tant qu’artiste et activiste. Elle nous apprend qu’avec un regard critique, les détails qui peuvent nous sembler futiles, peuvent prendre une ampleur inespérée et devenir le moteur de nos engagements.

Quant à sa mère, elle n’a jamais cessé d’écouter son cœur ; elle finit par toucher au paysagisme, mais jette son dévolu sur les douceurs culinaires qu’elle promeut en tant qu’influenceuse.