Dans la salle d’attente, quelques personnes sont déjà installées. Des affiches de prévention désuètes couvrent les murs, des magazines sont jetés sur une table basse, l’ambiance générale semble pesante. Vous vous demandez si vos voisin.e.s sont là pour des motifs plus graves que les vôtres. Finalement votre tour arrive ; c’est l’artiste Dasha Ilina qui vous reçoit aujourd’hui. Bienvenue au Center of Networked Intimacy.
Ce centre aux allures de cabinet de psychologue est un projet qui a pour but d’aider tous ceux et celles dont les relations sont affectées par la technologie, et plus particulièrement, par les réseaux sociaux. Dans quelle mesure atteignent-ils nos relations ? Dasha tente de le comprendre et nous fait part de ses constats, à travers le récit du premier atelier réalisé dans le cadre de ce projet.
Center for Networked Intimacy
Pour comprendre la nature du Center of Networked Intimacy, il faut retourner en arrière. Pendant ses études, Dasha entend souvent ses collègues se plaindre de maux physiques dus au fait qu’elles.ils sont toujours face à un écran. Elle imagine une série de dispositifs parodiques et DIY (do it yourself, ou fait main) pour les aider ; des objets préventifs, des notices d’assemblage, ou du Yoga pour se relaxer tout en suivant les actualités. Naît le Center of Technological Pain une entreprise fictive qui propose des solutions bricolées aux problèmes liés à la technologie. En constante recherche de nouvelles solutions, elle organise des évènements, ateliers participatifs, et expose ses résultats au grand public.
Le modèle sur lequel se construit le nouveau centre de Dasha est encore en pleine genèse ; après le succès de son premier projet, elle se voit créer dans le futur plusieurs centres dédiés aux différents problèmes humains issus des outils technologiques.
L’idée de ce dernier lui vient d’une visioconférence présentée dans le cadre de "Art Meets Radical Openness", festival basé à Linz auquel elle a postulé. Organisé par l’association servus.at, il se tient en deux temps : la première année est consacrée aux résidences artistiques, qui déterminent le thème du festival de l’année suivante. Dasha est invitée à rejoindre la résidence, afin de lancer un atelier.
Après avoir entamé des recherches sur le thème des réseaux sociaux, elle tombe sur une expression qui l’intrigue : “ambient awareness" ou “conscience ambiante”. Il s’agit d’un terme sociologique qui décrit notre relation à notre entourage sur les réseaux, et notamment le fait de connaître leur vie sans jamais leur demander de nouvelles. Et c’est le cas aujourd’hui pour la majorité de nos relations ; regarder des posts ou une story, nous donne l’impression de connaître le quotidien de personnes avec qui nous n’avons plus de contact. Avant ce phénomène, le processus était conscient ; nous devions faire l’effort de penser à notre ami.e et le.la contacter pour prendre des nouvelles.
Alors pour boucler la boucle, Dasha se rend en Autriche pour quelques semaines. Par chance, sa résidence a lieu en août 2021, période marquée par la fin des restrictions sanitaires. Elle commence donc par réunir quelques participant.e.s et leur présente le résultat de ses recherches lors d’une petite conférence ; en plus de la conscience ambiante, le confinement pendant la crise du covid a eu pour conséquence d’accentuer notre besoin des outils informatiques. Télétravail, communications et festivités en visio, ou encore événements en ligne, ont fait partie de notre quotidien, nous ont permis de continuer à être actifs, et nous ont offert une alternative à la solitude. Le but de l’atelier qui suit, est d’évaluer notre rapport à notre entourage sur les réseaux sociaux.
Dasha demande aux participant.e.s de réfléchir à une personne avec qui ils ou elles entretiennent cette relation ambiante, et de s’interroger sur leurs sentiments envers cette personne. La priorité est de choisir quelqu’un qu’ils.elles connaissent personnellement. Rapidement, l’atelier se transforme en séance de thérapie ; une des participantes se sent coupable de ne pas avoir agi quand elle a su qu’une de ses vieilles amies était en difficultés, une autre connaît l’intégralité des détails personnels d’une artiste rencontrée sur les réseaux grâce aux informations de son profil… En bref, malgré la difficulté et l’intensité de l’exercice, chacun.e identifie une personne sur laquelle se focaliser.
Car s’ensuit la fabrication d’une carte, comme pour la Saint Valentin, adressée à cette personne ; elle est dotée d’un dispositif audio qui permet d’enregistrer un message puis de le jouer. Après mûre réflexion, les participant.e.s doivent communiquer de façon claire et ouverte à cette personne, leur perception de leur relation.
L’atelier est documenté au cours d’une exposition finale accessible au public. Dasha propose aux participant.e.s de laisser les coordonnées des destinataires des cartes et de leur envoyer dès la fin de la résidence. Mais pour la plupart, le message est tellement personnel qu’ils.elles n’osent pas aller plus loin…
Dans nos vies virtuelles, nous avons l’impression de connaître notre entourage. Mais ces personnes ne renvoient qu’à l’image qu’elles décident de véhiculer sur les réseaux sociaux; alors quand il s’agit de franchir les barrières du réel, il nous est difficile de concrétiser la relation, et d'admettre à ces personnes qu’elles font partie de nos vies.
Et Dasha a bien cerné ce paradoxe. Elle réfléchit déjà aux différentes manières d’élaborer ses prochains ateliers. Nous la retrouverons à partir du mois de mars 2022 à
Stereolux à Nantes pour un nouvel atelier, qui lui permettra d’avancer dans ses recherches.
À travers cette première expérience, Dasha Ilina a endossé le rôle d’une psychologue sans s’y attendre, faisant du Center of Networked Intimacy plus qu’un simple projet artistique ; c’est un exutoire émotionnel au croisement de l’art, des technologies, et des sciences humaines.