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Danube delta #2

Diane Pricop
09.08.25

Après une recherche préliminaire dans le Delta du Danube en 2024 dans le cadre du projet AfterLand nous sommes retourné.e.s sur les lieux en juin 2025 dans une perspective de continuité. Dans le cadre d’un nouveau projet, Coding Drops, dont le but est de produire des installations à présenter dans une série d’expositions artistiques, la nature de la recherche a été sensiblement différente ; le challenge a été d’organiser une résidence ciblée sur les besoins des artistes tout en conservant une forme de flexibilité nous permettant de rester ouvert.e.s aux diverses opportunités.

Coding Drops explore les procédés technologiques fluidiques et les possibilités computationnelles liées, ainsi que les lignes narratives qu’offrent l’eau. C’est précisément sur ce dernier point que la résidence est axée; en compagnie des artistes Ioana Vreme Moser, Mark IJzerman, et Floriama Candea, nous sommes allé.e.s sur le terrain pour rencontrer des spécialistes, mais aussi des membres des communautés locales, effectuer des prélèvements d’échantillons, documenter, enregistrer des sons et in fine, enrichir les connaissances et expériences acquises précédemment.

Mark ayant débuté une recherche récente autour des rejets de pollution dans la mer provenant d’industries localisées en amont des fleuves, dans le cadre d’une résidence à Pier-2 à Taiwan, a souhaité poursuivre dans cette direction. Le projet de Ioana se focalise sur les matériaux bruts de composants électroniques, la fluidique et la télécommunication, tandis que pour Floriama, l’enjeu était de trouver des micro-organismes photosynthétiques et de comprendre le mode de fonctionnement respiratoire des êtres vivants subaquatiques (au niveau cellulaire, animal ou végétal).

Floriama Candea, Mark IJzerman et Ioana Vreme Moser au Musée Ivan Patzaichin
Cappuccino, compagnon et animal totem de cette résidence

À la recherche de traces de pollution

Au cours d’une première conversation avec les chercheurs du DDNI nous apprenons que le Delta est sujet à plusieurs types de pollutions, notamment chimique et biogénique. La première est causée par l’activité humaine ; au niveau local, les traces, visibles à l’oeil nu, sont simplement celles des déchets écumés par les courants des canaux que l’on retrouve stagnants près des berges (bouteilles, plastiques, canettes, etc) et qui s’accumulent durant la haute saison touristique. À un plus large niveau, les résidus sont invisibles, à échelle cellulaire. Tout au long de ses 2870 km, le Danube est bordé de complexes industriels, grandes agglomérations urbaines, barrages, nouveaux canaux et autres constructions, qui affectent dramatiquement la santé du fleuve et des écosystèmes qui en dépendent. PFAS, micro-plastiques, métaux lourds, et autres substances toxiques circulent dans l’eau et sont ingérés par les êtres vivants qui migrent tout au long de leur existence. Il est cependant très difficile d’établir l’origine exacte de ces éléments que l’on retrouve en aval du fleuve, et ce pour plusieurs raisons.

Photo credit : Mark IJzerman
Photo credit : Mark IJzerman

la première est que le Delta, et plus généralement les zones humides, agissent comme un filtre naturel dont les mécanismes s’activent par le ralentissement de la vitesse des courants. Les sédiments1 piègent des substances tels que des métaux lourds2 qui sont à leur tour piégés par la végétation, qui elle-même filtre encore d’autres agents polluants tels que les micro-plastiques. L’écosystème végétal joue un rôle de régulateur d’oxygène et de dioxyde de carbone dans l'environnement, en ce sens, il est probable que le niveau de toxicité dans cette zone soit atténué en partie par cette succession complexe de phénomènes.

La deuxième raison, plus politique, repose sur le manque de corrélation entre les données scientifiques fournies par les organisations (privées ou publiques) qui opèrent dans la région, et ce, malgré la multiplication des recherches.

La troisième raison est liée aux émissions biogéniques3, un sujet que nous abordons avec notre guide et écologiste de carcasse, Razvan Crimschi. Elles sont générées en réalité par le cycle de décomposition des matières organiques, crucial pour le bon fonctionnement de tout l’écosystème. La putréfaction des organismes végétaux engendre un mécanisme de libération de méthane et de CO2 dans l’air, mais aussi d’éléments nutritifs et d’énergie, essentiels pour le maintien de l’équilibre et de la stabilisation des sols. Supposé être carboneutre, le phénomène est difficile à mesurer, d’autant plus que le réchauffement climatique peut avoir un impact de longue durée, menaçant le système de régulation naturelle des espèces endémiques, la prolifération d’espèces invasives et surtout l’accélération de l’effet de serre.

1

groupes de particules composés d’organismes vivants amassés en strates à la surface de l’eau qui forment les couches rocheuses et minérales à travers le temps

2

M. Mîndrescu, A. Haliuc, W. Zhang, L. Carozza, J.M. Carozza, T. Groparu, P. Valette, Q. Sun, X. Nian, I. Gradinaru, A 600 years sediment record of heavy metal pollution history in the Danube Delta, Science of The Total Environment, Volume 823, 1 June 2022, 153702

3

A. Canning , B. Wehrli, A. Körtzinger, Methane in the Danube Delta: the importance of spatial patterns and diel cycles for atmospheric emission estimates, Biogeosciences, 18, 3961–3979, 2021

Photo credit : Mark IJzerman
Photo credit : Diane Pricop

Pour conclure sur ce thème, nous devons aussi mentionner les niveaux de pollution sonore subaquatique alarmants, une remarque émise par Mark qui plonge son hydrophone quotidiennement dans les eaux des canaux. Les quelques bribes de la vie aquatique sont couvertes par les bruits de moteurs ambiants, voyageant sur des distances plus longues dans l’eau tout en étant parfois complètement inaudibles à la surface. Nous savons que la pollution sonore affecte considérablement la vie des plus qu’humains, et bien que ce sujet soit moins abordé par ce prisme, les initiatives de slow tourisme (voir Ivan Patzaichin Association) se sont développées ces dernières années, favorisant des déplacements plus respectueux de l’environnement. Malheureusement, la tendance n’est pas encore dominante.

Photo credit : Diane Pricop

Observation des espèces aquatiques deltaïques

Au cours de la résidence, nous nous sommes penché.e.s sur certaines espèces macro et microscopique, prélevées dans les eaux des alentours de Mila 23 et Sfantu Gheorghe, que Mark a passées en revue à l’aide de son planktoscope. La première observation repose sur la différence de variétés de planctons entre l’amont du delta et son embouchure, également valable pour la flore. Tandis que la végétation tend à se raréfier et s’uniformiser à l’approche de la mer, les planctons se multiplient et se diversifient. La seconde observation liée aux prélèvements repose sur la présence quasi exclusive de phytoplanctons dans l’eau douce, alors que les zooplanctons apparaissent et prospèrent avec l’augmentation du taux de salinité. S’il existe une différence entre les planctons marins et ceux d’eau douce, entre ces deux familles (phyto et zoo), le corps d’eau ne devrait pourtant pas influer sur leur présence. En revanche, elles se distinguent par la capacité de l’une (phyto) à s’auto-alimenter par un mécanisme de photosynthèse, tandis que l’autre (zoo) se nourrit principalement de la première. C’est précisément leur aptitude à absorber le CO2 qui fait des planctons des éléments clé dans le cycle du carbone. Les diatomées notamment, sont des algues microcellulaires qui font partie de la famille des phytoplanctons, auxquelles nous devons approximativement 20% de la production d’oxygène globale dans l’air.

Photo credit : Diane Pricop
Photo credit : Diane Pricop

Ce sont sur les diatomées que Floriama a voulu se focaliser également initialement, mais les découvertes pendant la résidence et en compagnie de Razvan ont enrichi le point de départ du projet. Il ne s’agit plus de s’orienter exclusivement sur les espèces productrices d’oxygène, mais d’adopter un point de vue plus large sur la corrélation entre cette caractéristique et la dimension “invasive” (ou plutôt proliférante) de ces mêmes espèces. Parmi elles, les “chardons d’eau” (ciulini de balta) que nous trouvons dans le lagon Sacalin, où Mark a effectué ses derniers prélèvements. Ces plantes flottantes et comestibles au goût de noisette peuvent obstruer la lumière du soleil nécessaire au processus de photosynthèse d’autres espèces, et réduire la température de l’eau.

Plus haut sur le canal Tataru, les nénuphars pullulent ; il existe quatre espèces dans le delta, se développent grâce à un système de rhizomes flottants4, et colonisent les berges en s’étendant sur tous les espaces disponibles. Tout comme les “ciulini”, leur présence entrave la lumière du soleil. Lorsqu’une feuille est endommagée, une nouvelle feuille jusque-là cachée et roulée en cigare se déploie à la surface, leur conférant un mécanisme de défense imparable. Les dernières espèces de plantes que Floriama souhaite étudier sont plus communes : les roseaux et les cornifles. Les premiers sont d’excellents filtres à contaminants, jouent un rôle crucial dans le ralentissement de l’érosion des sols, et produisent des nutriments. Les seconds ont non seulement la capacité de produire de l’oxygène dans l’eau, mais aussi de capturer des substances toxiques dont les métaux lourds par un processus de bioconcentration.

Les recherches post-résidence étant en cours, les résultats devraient encore se préciser.

4

troncs qui se répandent par les racines et tiges créant des noeuds

'ciulini de balta'
Photo credit : Diane Pricop
rhizome de nénuphar
Photo credit : Diane Pricop
Photo credit : Mark IJzerman
Photo credit : Mark IJzerman

Les modifications géographiques

Grâce à la rencontre du Dr. Stefan Constantinescu, professeur à la faculté de Bucarest et l’un des initiateurs de la station de recherche géographique de Sfantu Gheorghe dépendant de celle-ci, nous avons appris quelques informations sur les modifications géographiques et hydrologiques du delta. Elles sont intimement liées à l’histoire humaine récente5 ; convoité par les forces coloniales des alentours pour sa position stratégique militaire et commerciale, le delta est contrôlé par les ottomans pendant près de quatre siècles avant les dernières guerres russo-turques du XIXe siècle. C’est durant cette période d’instabilité politique que le paysage du delta subit des premiers changements majeurs par l’élargissement des canaux navigables (notamment le canal Sulina) et la construction de nouveaux canaux et de digues dont les projets s’étendent au cours du XXe siècle. Avec l’arrivée des communistes au pouvoir après 1945, les modifications anthropogéniques s’accumulent avec le drainage et l’assèchement de larges portions de terrain marécageux en vue de développer des zones agricoles. Tous ces éléments ont laissé des séquelles importantes dont les impacts se font ressentir aujourd’hui et continuent d’affecter le futur du delta, comme l'accélération du déficit sédimentaire et la montée du niveau de la mer, deux phénomènes étroitement liés.

5

M. Tănăsescu, S. Constantinescu, The human ecology of the Danube Delta: A historical and cartographic perspective, Journal of Environmental Management, Volume 262, 15 May 2020, 110324

Photo credit : Mark IJzerman
Photo credit : Mark IJzerman

Avec l’île de Sacalin, nous observons un exemple de formation sédimentaire récent concentré sur la partie de l’embouchure du canal de Sfantu Gheorghe. Seulement vieille d’environ 150 ans, elle abrite des espèces végétales allogènes et invasives. Les études du Dr. Constantinescu suggèrent que les interventions humaines dans le delta ont affecté la dynamique des flux aquatiques favorisant les dépôts sédimentaires dans les zones d’intersection avec la mer noire, et avec cela, ont considérablement transformé le paysage géographique et hydrologique en un temps record6. La cartographie du delta et son histoire sont des éléments clé pour les projets de Ioana et Mark ; Ioana a pris une direction liée aux télécommunications navales avec un focus tout particulier sur les mécanismes sonores des “nautophones” dont les phares de Sfantu Gheorghe et Sulina sont encore équipés. Autrefois, ils servaient à guider les bateaux vers le delta par temps de brouillard, une excellente métaphore à notre propre volonté de naviguer entre les divers aspects que nous offrent cette région, à un stade où notre perception est encore trouble.

6

L. Giosan, S. Constantinescu, F. Filip, B. Deng, Maintenance of large deltas through channelization: Nature vs. humans in the Danube delta, Anthropocene, Volume 1, September 2013, Pages 35-45

Photo credit : Diane Pricop
Photo credit : Diane Pricop
Photo credit : Diane Pricop

Conclusion

Cette résidence nous aura permis une nouvelle fois de faire de formidables découvertes, aussi bien scientifiques et informationnelles qu’humaines. Alors que cet article se focalise exclusivement sur les sujets d’intérêt des artistes, nous avons appris beaucoup d’autres éléments passionnants en cours de route, notamment sur les comportements de certains mammifères, oiseaux, et insectes, sur la capacité d'adaptation des plantes, sur les systèmes d’organisation des fermiers et pêcheurs locaux, ou encore sur l’impact du tourisme de masse. Toutes ces données précieuses contribuent à l’élargissement de notre perception du delta, mais aussi nous confortent dans l’idée qu’il existe une richesse sans précédent dans l'enchevêtrement entre phénomènes humains et non-humains, ce qui nous encourage à poursuivre nos recherches en temps voulu.

Momentanément, les installations sont en phase de production ; les résultats seront présentés à partir du 26 août 2025 à la galerie /SAC à Bucarest, et à partir du 2 octobre 2025 au festival Simultan de Timișoara. Nous faisons également un crochet par Linz à servus.at le 4 septembre 2025 pour enregistrer une interview sur le projet.

Remerciements

Teodor Frolu - association Ivan Patzaichin
Razvan Crimschi
Dr. Stefan Constantinescu - Faculté de Géographie, Bucarest
Alexandru Dorosencu - Institut National de Recherche et Développement du Delta du Danube

Partenaires culturels
Évènements

Exposition /SAC : 26.08.25 - 18.09.25
Exposition Simultan : 02.10.25 - 12.10.25
Interview servus.at : 04.09.25

Soutenu par

Coding Drops est organisé par l'association Qolony - La Colonie pour l'Art et la Science et est cofinancé par l'administration du Fonds Culturel National (AFCN) et l’Ambassade du Royaume des Pays-Bas.