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Pier Pressure

Diane Pricop
10.02.23
Photo credit : Sébastien Robert

Contrairement aux villes voisines, Rotterdam n’est pas connue pour ses bâtiments traditionnels iconiques et ses paysages n’ont pas inspiré les peintres de l’âge d’or néerlandais. Pourtant son port est le plus grand d’Europe, connu pour ses monuments architecturaux, ses complexes industriels, ses infrastructures modernes, mais aussi pour une diversité culturelle riche qui lui valent le titre de “porte d’entrée sur le monde”. C’est dans les eaux de du port de Rotterdam que le projet pier pressure prend vie ; parti d’un intérêt pour les vers marins, Mark IJzerman confronte l’écosystème naturel à celui bâti par les humain.e.s. Le projet explore la notion d’invasion dans une installation empreinte d’écologie, de biologie marine et du patrimoine culturel de la ville.

Le voyage de Mark commence avec la découverte de vers tubicoles provenant d’Australie dans les canaux d’Amsterdam, où il est basé. Pendant la période de pandémie, il se balade en ville avec des écologistes locaux qui lui apprennent qu’un des impacts majeurs de la crise climatique est l’apparition de ces vers, jamais vus auparavant ici. En effet, avec le trafic maritime international florissant, des espèces venues d’ailleurs s’échouent dans les eaux néerlandaises, et la montée de la température de l’eau favorise leur sédentarisation. Intrigué par ces mystérieuses créatures - Ficopotamus Enigmaticus - dont la plupart ne semble pas savoir à quoi elles ressemblent, Mark décide de les rencontrer. Ces vers sont considérés comme une espèce invasive ; vivant en colonie, ils sécrètent un tube calcaire autour d’eux, et développent des réseaux de tubes pouvant parfois mesurer quelques mètres. Ils agissent comme des filtres, et se nourrissent de plancton ou de particules de détritus dans l’eau.

Décidé à travailler avec eux d’une manière ou d’une autre, Mark prélève ces objets et les place dans un aquarium au sein de son studio pour mieux les observer et les comprendre. Il répond en parallèle à un appel à candidature de S+T+ARTS4water axé sur la biodiversité dans le port de Rotterdam dont les problématiques portent sur l’interaction durable entre l’homme et la vie marine ; comment aborder l’enchevêtrement entre la croissance économique et la biodiversité ? Et comment cela influence t-il la culture du port ? L’artiste remporte l’appel et sait qu’il va devoir se montrer ambitieux. C’est le début d’une résidence qui dure un an et qui sera ponctuée de 3 évènements montrant les travaux en cours dont le but est d’entrer en conversation avec l’audience, leur permettre d’observer les expérimentations ainsi que recueillir leur retour.

photo credit : Adriaan van de Polder

Sauf qu’il ne sait pas s’il va trouver cette espèce dans les eaux de Rotterdam, et la première fois qu’il cherche, il ne la trouve pas. En réalité, il ne sait pas où chercher. Il écrit donc à une série de spécialistes en la matière pour obtenir de l’aide. Mais il se rend vite compte que la plupart d’entre eux.elles, publient des recherches sans même quitter leur bureau ou avoir vu ces animaux de leur propres yeux. Désireux de collaborer avec une personne qui connaît son terrain, il approche l’administration du port qui le met en contact avec Peter Paalvast, consultant en écologie indépendant. Passionné et ouvert d’esprit, son travail consiste à porter un regard critique sur l'impact des activités portuaires sur l’écosystème, ce qui fait de lui le partenaire idéal pour ce projet. Avec lui, Mark apprend les différentes méthodes de régénération de l'environnement marin et les conséquences qui vont avec. L’une d’entre elles consiste à plonger des planches, des fils, ou des structures en béton dans l’eau pour surveiller la prolifération de différentes espèces, mais aussi permettre aux poissons de se développer et assurer la bonne santé des eaux.

Peter emmène ainsi l’artiste aux mêmes endroits visités deux semaines auparavant, mais lui montre les bons gestes pour trouver les vers tant convoités. Mark ne se penche pas sur l’étude du ver en lui-même, et se repose plutôt sur les recherches scientifiques déjà effectuées. Avec Han Meyer de Deltastad, il regarde également les plans d’urbanisme et l’avenir du port de Rotterdam ; à l’origine, la zone était un estuaire avec de larges berges et des rivières peu profondes, mais l’édification de la ville et les besoins commerciaux ont mené vers la construction d’une péninsule artificielle sur laquelle la plus grande partie du port repose. Agrandie au fil du temps, elle présente maintenant un risque élevé d'inondation, et la municipalité prévoit recréer un paysage similaire à l’original, tout en s’adaptant aux enjeux contemporains et aux besoins d’infrastructures du port. Il s’agit donc de trouver l’équilibre subtil entre ce que nous créons et ce qui était déjà.

Photo credit : Fenna de Jong

Mark nomme son projet pier pressure, un jeu de mots axé sur le double sens du mot “pier” qui signifie en anglais à la fois “jetée” et “pair.e”. Il fait allusion à la friction entre la pression de limiter les combustions fossiles notamment par la réduction du commerce maritime, et la pression sociale d’être un.e humain.e moderne (posséder un iPhone par exemple), ce qui a un impact direct sur l'environnement.

Compte tenu du fait qu'il existe un nombre croissant d'œuvres d'art sur l'écologie qui sont principalement de nature numérique (films, expériences VR, mondes 3D), Mark décide assez tôt que la rencontre avec cette espèce doit être réelle. Cela soulève toutefois une multitude de questions éthiques, la nature hermétique et l'histoire coloniale des aquariums étant les plus pressantes. Après avoir discuté avec un professeur d'éthique animale de l'université d'Utrecht, il décide prudemment de poursuivre son idée, car il estime que la possibilité de créer une proximité avec cet être autre qu'humain l'emporte sur les inconvénients. Sa première exposition a lieu dans les locaux de V2_, partenaire culturel du projet ; il y montre des timelapses du port, des vers tubicoles dans un petit aquarium et passe des chants sur piste audio. Au cours de sa deuxième exposition, il affiche les documents qui expliquent sa démarche et ses recherches sur l’état du port et des espèces marines, et expose un tonneau propre orné de fils, qui fera l’objet d’une immersion, permettant aux créatures marines de le coloniser. Il réalise alors que sa vision spéculative est basée principalement sur des données scientifiques, que l’écologie prend une grande place, mais qu’il lui manque l’élément humain.

Mark imagine alors créer un rituel précisément pour le moment où le tonneau sort de son immersion. Il se souvient des chants de marins et invite des chorales locales à collaborer. Quand il obtient une réponse positive, il va à la rencontre de ces hommes ; ils ont tous travaillé dans le port dans les années 1960-1970 et se rappellent de l’eau recouverte de nappes de pétrole et autres souillures, enfin le port avant les discours sur l’écologie. Tous les membres de la chorale ne sont pas ouverts au projet de Mark, aussi, ceux qui sont passionnés par l’art et l’écologie décident de participer. Le chant sélectionné pour l’installation finale relate de la façon dont le port de Rotterdam est et restera toujours le même, ce qui vient directement en contradiction avec le tonneau. L’artiste les filme et enregistre pour les projeter sur trois écrans durant les expositions, dont le son s’active à l’approche du spectateur.rice. Toutefois, la troisième exposition prend la forme d’une performance puisque Mark invite les 40 membres de la chorale à venir en chair et en os chanter en live pendant 2h30.

photo credit : David Danos

Enfin, pour célébrer la fin de la résidence dans un événement final, l'œuvre est exposée à V2_ ; La chorale n’est présente que sur les écrans et un baril de pétrole Shell est maintenant envahi par la vie marine. Son but est d’ouvrir la conversation sur le futur du port de Rotterdam et le tonneau colonisé est son acte artistique, censé donner un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler la vie marine du port dans 30 ans. Il donne une conférence à propos de son travail au Guggenheim en octobre 2022, et prévoit un évènement au Maritime Museum de Rotterdam en 2023 où la chorale, habituée des lieux, sera de retour. Mais un projet qui présente une utilité sociale et écologique ne devrait pas se conclure après quelques expositions ; après avoir amené le sujet dans le domaine académique et de la recherche, il en ressort que ces méthodes de régénération pourraient s’appliquer à bien d’autres espèces et milieux. L’artiste a l’idée de solliciter, dans un futur proche, des sociétés qui s’occupent de datacenter sous-marins, pour en faire des structures de développement pour les animaux marins.

Au final sur ce projet, Mark aura d’abord travaillé avec un écologiste, puis collaboré avec des entreprises locales pour récupérer le matériel et concevoir le mécanisme d’immersion, mais aussi convaincu une chorale, et enfin réunit les rotterdamois sur un sujet qui les concerne, tout cela en partenariat avec des institutions culturelles. Il aura positionné le public entre différents domaines liés au même contexte, et confronté aux frictions entre la vie humaine et marine. L’artiste aura surtout créé un cadre unique qui aura permis à des personnes qui à priori n’ont en commun que leur ville, de se rencontrer et d'échanger.
Ce nouvel aspect de son travail qu’il a découvert à travers l’élaboration de pier pressure, il souhaite continuer de l’explorer par la suite.

Credit : Sébastien Robert

Pier pressure s’est avéré être un pont entre le passé, le présent et l’avenir du port de Rotterdam et de ses habitant.e.s humain.e.s et non-humain.e.s.

Plus qu’un simple projet artistique, le travail de Mark IJzerman a permis d’ouvrir un dialogue social nécessaire à la construction d’un meilleur futur commun.

Collaborations

V2_
Peter Paalvast - Ecoconsult Han Meijer - Deltastad
Harry ten Hove - Naturalis
Laura Mackenbach
Shantykoor Barend Fox
Sasja Voet
Adriaan van de Polder
Nienke Huitenga
Sam Huisman
Shami Durrani
Rob Emeis - Zorona and Nathan
Marcus Franck Meijboom - Universiteit Utrecht
Maurice de Bruijne Sjef van Gaalen - Structure & Narrative
Just van der Endt - Witteveen + Bos
Pauline Kamermans & Annemiek Hermans - Wageningen University & Research
Angelina Kozhevnikova
Etienne Abadie - Ecocean
Gijs Bosman - The Weathermakers
Michael Laterveer - BlueLinked
Hans Heupink - Gemeente Rotterdam
Katía Truijen