Quand il s’agit de projeter un avenir possible à travers une œuvre, il existe une idée reçue, hors du milieu culturel, que le projet proposé doit avoir une fin bien réelle dans le présent. Pourtant la démarche artistique par essence n’est pas solutionniste, et si elle l’est, elle ne l’est que par le biais d’une narration dans laquelle le projet s’inscrit. Alizée Armet se range du côté des artistes qui expérimentent les voies possibles futures d’un problème actuel sans fournir d’utilité à ses installations autre que celle de l’imaginaire. Son thème de prédilection est le non-humain, notamment la relation entre les éléments naturels et l’influence humaine sur celle-ci, sujets qu’elle aborde par l’utilisation des BioMédias.
Alizée Armet
Fille de militaire, Alizée vit une enfance mouvementée. Le travail de son père pousse sa famille à déménager fréquemment, elle passe du temps dans diverses régions du territoire français, souvent reculées, et en Europe. Ces expériences jouent un rôle important pour son orientation. La période pendant laquelle ils.elles vivent sur l’île de la Réunion est paradoxale pour elle ; c’est un moment durant lequel elle passe du temps dans la “jungle” et reçoit son premier ordinateur en même temps, une coexistence entre ces activités qui alors paraît antagonique, mais dont on retrouve des éléments jusque dans ses futures oeuvres. Enfin un autre évènement la marque ; alors que sa famille visite Dubrovnik, elle se souvient des traces d’obus sur les murs de la ville. Alizée sait déjà qu’elle veut s’engager dans une voie qui lui permette de sensibiliser aux sujets qui la touchent. Mais elle souffre de dyslexique et de dysorthographie ce qui l’encourage à choisir l’art comme moyen d’expression.
Après un parcours scolaire classique, elle intègre l’Ecole Supérieure d’art des Rocailles à Biarritz puis fait son master à l'Ecole Supérieure de l’Agglomération d’Annecy. Pendant ses études, Alizée commence à traiter les réflexions conceptuelles autour de la nature et la culture mais ne veut pas se limiter aux sujets de représentation. Elle sent qu’elle a du mal à trouver les matériaux adéquats pour transmettre ses idées, ni même à forger ses concepts et juge ses œuvres trop naïves. Mais en 2013, lors d’un stage à la Fonderie Darling à Montréal, les choses changent ; là-bas, elle découvre de jeunes artistes inspirant.e.s, et l’utilisation d’internet comme médium et à la fois enjeux artistique, ou plus largement, les arts numériques. Les trois années suivantes, elle se tourne de manière plus confiante vers les sujets liés aux évolutions technologiques et les impacts de la révolution industrielle mais ne se sent toujours pas suffisamment armée pour aller au bout de ses idées.
Elle poursuit alors un doctorat à l’Université du Pays Basque à Leioa en Espagne de 2017 à 2021, avec pour sujet de thèse “Art et Technologie au XXIe siècle. De la machine de vision à l’intelligence artificielle”. Cet environnement lui permet d'approfondir la partie technique de son travail, de créer son propre langage hybride entre art et industrie, et surtout d’intégrer les BioMedias comme médium artistique. Elle y trouve un nouvel équilibre pour sa pratique, entre rigueur et créativité, et une façon d’incorporer la notion d’innovation technologique dans ses concepts artistiques. Les plantes entrent maintenant sur scène, pas seulement comme objets esthétiques mais aussi comme actrices principales des créations.
C’est aussi pour Alizée le moment des premières collaborations avec le milieu scientifique. Dans le cadre de sa thèse, elle participe à une résidence interéchange à Francfort dans laquelle elle co-crée avec deux doctorant.e.s de l’INRIA une installation neurofeedback (une méthode axée sur l’activité neuronale du cerveau qui permet au sujet d’apprendre à la maîtriser) qui active les données collectées dans un environnement de réalité virtuelle. Si l’expérience la désensibilise sur les questions scientifiques, elle retient une certaine méfiance de la part des chercheur.e.s vis-à-vis de son statut d’artiste. Cela viendrait d’une crainte de l’appropriation des informations et du détournement de sens au profit de l’esthétique. Selon elle, c’est un problème systémique ; les scientifiques sont imprégné.e.s de leur protocoles et on ne leur offre pas suffisamment d’opportunités d’explorer en dehors de leur zone de confort, ce qui crée cette distance à l’égard de l’art.
À l’occasion du projet #MAHAIA2020 elle collabore avec quatre artistes et l’ingénieur Patxi Bérard de l’ESTIA sur une installation de réalité augmentée collaborative. Leur mission est de connecter numériquement des morceaux d’une œuvre représentant une table réalisée par Yves Chaudouët Alizée trouve des difficultés à travailler dans ce type de collectif, mais construit une amitié professionnelle avec l’ingénieur qui l’accompagne sur la partie technique d’autres projets et plus tard, Pyrocumulus. C’est d’ailleurs le premier projet qu’elle réalise post-thèse, il représente pour Alizée un aboutissement car il matérialise les concepts élaborés durant sa thèse. Elle y fait cohabiter art, design, science et ingénierie, elle fait référence aux modes de réflexion de Speculative Everything (A. Dunne, F. Raby) qui donnent une ouverture sur l’avenir tout en évoquant un contexte existant et actuel. Elle présente son travail lors de la conférence "Digital Ecologies in practice" à l’Université de Bonn en 2022 où elle se sent comme un poisson dans l’eau. Entourée d’artistes, ingénieur.e.s, chercheur.e.s, désireux.ses de croiser les informations et collaborations, ils.elles parlent de traiter les enjeux écologiques et sociétaux tout en intégrant les innovations technologiques.
Alizée poursuit dans sa lancée avec le projet Gosthly plants of damaged worlds, une installation réalisée autour de plantes albinos qui ne peuvent plus produire de photosynthèse. C’est une autre réflexion sur l’impact humain sur son environnement naturel et la relation entre les plantes, une continuité conceptuelle évidente à Pyrocumulus qui s’inscrit dans une recherche artistique plus large. Ce nouveau projet financé via une résidence EMAP qu’elle expose à Ars Electronica et Da Fest ià Sofia en 2023, lui permet d’acquérir une visibilité internationale. Il fait actuellement partie de l’exposition collective “I Told You It’s Alive” à la Kapelica gallery de Ljubljana jusqu’en février 2024.
Parallèlement, elle mène le projet “ptit-bugs”; elle conçoit et anime des ateliers créatifs pour des garderies et médiathèques destinés aux enfants, dans lesquels elle leur apprend à utiliser différentes technologies dans le but d’éveiller leur sens créatif, mais surtout les sensibiliser à ces usages et au consumérisme lié à ceux-ci. Pour le moment, elle continue de travailler simultanément sur ces projets éducatifs et artistiques, mais elle souhaite aller plus loin. Récemment, elle s’intéresse à la notion d'autopoièse, théorisée par F. Varela et H. Maturana en 1972, qui se réfère à la capacité d’un système de s’autoproduire en maintenant sa structure malgré la modification des composants et des informations qui intervient par l'interaction continuelle avec son environnement. Cette notion va de pair avec la question de l’intégration technologique, notamment le machine learning, dans les organismes vivants qu’elle voudrait approfondir sur le plan artistique. Alizée considère qu’il y a urgence à explorer l’utilisation de l’IA dans la biologie cellulaire, à l’image des xenobots. Elle n’envisage cependant pas d’entreprendre un tel projet sans coopération scientifique, nationale ou internationale, ce qui serait peut être une opportunité pour elle de renouer avec le Canada qu’elle affectionne toujours.
Alizée Armet a choisi de parler de la nature en remettant en question nos modes de fonctionnement en tant que société occidentale.
À travers sa recherche, elle active un dialogue engagé entre biologie et technologie tout en stimulant la réflexion critique et l’imagination.