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The Lights Which Can Be Heard

Diane Pricop
11.02.22

Aussitôt ce clavier, zébré d’or et d’agate,
Se change en un rideau dont la blancheur éclate,
[...]
Quel est ce voile étrange ou plutôt ce prodige ?

Cet extrait du poème L’aurore boréale écrit en 1904 par le canadien William Chapman résume assez bien l’impression que l’on se fait du phénomène. Lumières dansantes dans le ciel, leur aspect énigmatique fascine, et nourrit notre imaginaire sur les mythes et traditions des peuples du Nord. Difficilement capturable, nous ne sommes pas nombreux à avoir l’occasion d’assister à ce spectacle, mais pour le peu qui ont cette chance, certain.e.s seraient capable d’en percevoir le son ; est-ce réel ? Les aurores boréales émettent-elles du son ? Dans son projet The Lights Which Can Be Heard, Sébastien Robert nous transmet sa vision, et nous immerge dans les confins des fjords norvégiens.

L’idée émerge de son intérêt pour les peuples Sàmi ; Logé.e.s sur les terres du Nord allant de la Suède à la Russie, ils.elles sont considéré.e.s par l’ONU comme les derniers peuples indigènes et nomades en Europe. Nous en avons entendu parler dans l’actualité pour leur triste sort face aux géants industriels qui envahissent leurs territoires pour les richesses naturelles. Une fois de plus témoin d’une histoire qui se répète, Sébastien entame des recherches sur leurs rituels et traditions musicales, susceptibles d'être éclipsés dans le temps.

Il commence par trouver des écrits sur les rituels Sàmi impliquant minéraux présents dans les sous-sols de l’Arctique, et aurores boréales. En langue sami, le phénomène est appelé ‘guovssahas’, ce qui signifie littéralement “lumières qui peuvent être entendues” ; Sébastien se rendra sur place pour rechercher des données autour du son émis par les aurores boréales, et étudier les traditions locales liées au sujet. L’idée séduit, et il est sélectionné pour un STRP ACT AWARD 2022, ce qui lui permet de planifier son voyage sur le terrain.

Sébastien repère le centre spatial sur l’île d’Andøya en Norvège, et entre en contact avec leur équipe en vue d’une éventuelle collaboration sur la partie scientifique de son travail. Il apprend alors que les aurores boréales appartiennent au domaine spatial, donc militaire, les données collectées ne seront pas communiquées. Sans baisser les bras, Sébastien retourne aux livres, mais cette fois se focalise exclusivement sur les aurores boréales.

En partenariat avec la Bibliothèque Royale à La Haye, il bénéficie d’un accès privilégié aux archives et tombe sur un ouvrage qui deviendra sa future bible : Northern Lights, From Mythology to Space Research. Un chapitre attire son attention : il relate les récits de personnes qui les entendent, et les recherches scientifiques liées. L’ouvrage publié en 1983 est non-concluant sur le sujet, mais c’est suffisant pour donner une lueur d’espoir à notre artiste. Plus il avance, plus les témoignages se multiplient ; à travers les siècles et dans différents lieux sur la planète, des individus ont entendu des sons à la vue d’aurores boréales et leurs descriptions sont incroyablement cohérentes.

L’histoire nous apprend que ce n’est qu'après la Seconde Guerre mondiale que des théories, formulées dans les années 1920, refont surface. L’une d’entre elles, sur laquelle Sébastien se penche sérieusement, est que les ondes électromagnétiques VLF (very low frequency, ou à très basse fréquence) produites par les aurores pourraient être perçues par l’oreille humaine par l'intermédiaire d’éléments naturels.

Pour mieux comprendre, prenons la définition résumée d’une onde radio : c’est une onde électromagnétique produite par des charges électriques qui se déplacent dans l’air à très grande vitesse. Quand elles bougent, elles oscillent plus ou moins vite dans le temps. La fréquence est définie par le nombre d'oscillations en une seconde (mesurée en Hertz), et par la distance qui les sépare. Les ondes sont classées en fonction de leur fréquence dans le “spectre électromagnétique”. Le terme radio définit une catégorie d’ondes dans ce spectre. Nous avons tendance à penser que les ondes radio sont une invention humaine, or elles existent depuis la nuit des temps. De nombreux phénomènes naturels (éclairs, vents solaires, aurores boréales) viennent perturber le champ magnétique de la terre et ainsi créer des ondes électromagnétiques.

Jusqu’à preuve du contraire, nous ne pouvons pas entendre les ondes radio directement, il nous faut un dispositif pour traduire les ondes en son. La théorie nous dévoile que certains éléments dans la nature seraient un moyen de faire cette traduction sonore. Mais avant d’aller trop loin, Sébastien souhaite vérifier la première partie de la théorie et se procure un récepteur qui va lui permettre de capter les ondes.

Maintenant installé sur l’île d’Andøya pour trois semaines de résidence, Sébastien explore son terrain, fait des randonnées jour et nuit. La première difficulté est de trouver le bon endroit pour se poster et attendre, il ne doit pas s’éloigner de sa base au cas où il doit partir sur le terrain en urgence, mais doit être suffisamment loin pour ne pas capter les ondes créées par une quelconque activité humaine. Car n'importe quel appareil électronique crée des ondes VLF, et pour les éviter, il faut s’en éloigner de 2 voire 3 km. Il finit par trouver un spot à 45 minutes de marche. La seconde difficulté est d’ordre naturel ; nous sommes en octobre 2021, une période intermédiaire qui devrait permettre à Sébastien de faire ses recherches de jour comme de nuit, seulement, les prévisions géomagnétiques ne sont pas favorables. Mais dans la nuit du 11 au 12, une tempête géomagnétique éclate, Sébastien prépare son matériel et passe la nuit dans la montagne à enregistrer, avec succès, les aurores boréales.

La rencontre avec les peuples autochtones aura représenté un obstacle de plus pour l’artiste qui, pour la première fois de sa carrière, est parti seul dans cette expédition. C’est pendant la dernière semaine de résidence, en tant qu’invité du Insomnia festival, qu’il a l’occasion d’attirer l’attention sur son projet et de rencontrer quelques intéressé.e.s qui répondent à ses questions : contrairement à ce que laissaient entendre les écrits étudiés pendant la genèse du projet, le terme “guovssahas” n’est en réalité qu’une légende urbaine, et les aurores boréales n’ont qu’une place symbolique moindre dans la culture Sàmi. Mais si leur son est une réalité bien connue des habitant.e.s des différentes régions de l'Arctique, et fait l’objet des récits des aïeux, Sébastien n’a rencontré personne l’ayant vraiment vécu.

Sébastien rentre au Pays-Bas, et continue ses recherches sur les minéraux qui ont la propriété de changer une énergie en une autre, pour faire la fameuse traduction : les cristaux piézoélectriques, les quartz principalement ; ils sont porteurs d’une charge électrique et réagissent à la pression mécanique. C’est la raison pour laquelle ce minéral est très recherché pour le bon fonctionnement de nos appareils électroniques.

En vue de la présentation de son projet au STRP festival de Eindhoven, Sébastien travaille sur la manière de connecter tous ces éléments. Nous aurons le loisir de découvrir une installation immersive et interactive, un jeu de sons, lumières et perceptions, autour d’un sujet toujours ouvert à débat en 2022.

Quant aux témoignages d’expériences, la partie n’est peut-être que remise ; Sébastien retourne en Norvège installer une antenne permanente sur le site, et en parallèle, lance un appel à témoins à travers une exposition en ligne à la AyarKut Foundation en Russie.

Nous ne pouvons pas tout nous expliquer, et les mythes naissent de ces lacunes. Sébastien Robert ne cherche pas à les combler, il nous ouvre une voie artistique; une alternative entre science et intuition, le tout, en poésie.

Commissionné par
Avec le soutien financier du

Dispositif pour la Création Artistique Multimédia et Numérique (DICRéAM), et Stroom Den Haag.

Initié pendant

le programme de résidence Arctic Wave

Sous la supervision artistique de

Jean-Emmanuel Rosnet

Avec l'appui intellectuel de

The Royal Library of the Netherlands
Njål Gulbrandsen (Tromsø Geophysical Observatory)
Fiona Armery (University of Cambridge)
Rob Stammes (Polarlightcenter)
Harald Gaski (The Arctic University of Norway)
Hans Ragnar Mathisen
Matti Aikio.