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Selma Lepart

Diane Pricop
24.06.22
Photo credit : Marielle Rossignol
“Le fait de mélanger une théorie cognitive avec une pratique de l’art et une pensée philosophique, c’est ce qui m'intéresse. Je ne suis pas attirée par le fait de faire un objet fini qui fonctionne.”

La posture des chercheur.e.s en art ne diffère pas grandement de celle des scientifiques ; les artistes travaillent en réseau, définissent des méthodologies et expérimentent, dans le but de faire avancer les connaissances communes dans un domaine. Selma Lepart a commencé par la création d'œuvres et a trouvé dans la recherche un moyen d’approfondir ses réflexions. Elle porte son intérêt sur l’autonomie des œuvres d’art, leur relation à leur environnement, et le rôle des nouvelles technologies à ce sujet.

Avec un père chercheur biologiste et une mère formatrice, nous aurions pu présager l’attrait de Selma pour la recherche, mais cet aspect n’arrive qu’assez tard dans sa carrière artistique. Dans sa jeunesse, l’art n’a pas une place essentielle, contrairement à la natation qu’elle pratique à haut niveau. Elle se souvient de deux détails distincts : d’abord, l’eau est un élément partiellement contrôlable, une matière qui nécessite d’être en osmose avec elle, et ensuite, la relation de confiance établie entre l’entraîneur.e et la nageuse. Si l’un.e n'avance pas, l’autre non plus. Malgré tout, c’est sur l’art que Selma jette son dévolu ; elle intègre l’école des Beaux-Arts de Nîmes en 2001 pour deux ans, avant de s’envoler pour la Réunion où elle continue sa formation au sein de la même école un an encore.

Le cursus artistique est épanouissant, elle développe ses propres schémas de pensée, les expériences sont positives, Selma apprend beaucoup, et ne décroche pas de l’art. Elle poursuit deux années supplémentaires, cette fois aux Arts Décoratifs de Strasbourg, où elle s’initie aux pratiques artisanales, du soufflage de verre à la gravure, en passant par la céramique. Elle découvre la transition de la matière au cours des différentes phases de modelage, et toutes les contraintes que les techniques imposent ; aussi le verre est intouchable pendant sa transformation, et la terre se modèle différemment sous les mains selon son degré d’humidité. En écho à la natation, le rapport à la matière fascine Selma et au sortir de l’école en 2007, elle sait quels types de travaux elle veut faire.

De retour à Montpellier, elle se lance dans la création d’une première œuvre majeure : Mercure Noir. Dans une cuve d’environ un mètre de hauteur se trouve un fond de ferrofluide, un liquide attiré par les aimants. Il est composé de particules de fer, elles-mêmes recouvertes par un tensioactif dont la propriété les empêche de se coller entre elles. Le tout baigne dans un solvant (huile, eau, etc) lui donnant l’aspect d’une texture type pétrole. Quand il est activé avec un aimant, le ferrofluide prend la forme en pics du champ magnétique, et peut être déplacé dans l’espace. Selma construit un système robotisé armé d’aimants relié à 12 capteurs qu’elle place sous la cuve. À l’approche du public, en fonction de l’angle par lequel ils ou elles arrivent, un des capteurs s’enclenche, amenant l’aimant dans sa direction, le liquide suit. Sauf que Selma qui s’auto-forme au code pour les besoins de l’installation, écrit un programme correct mais lent. Les visiteur.e.s en nombre, se placent à différents endroits de la cuve, et alors Mercure Noir, n’a que le temps d’aller vers les capteurs qui s’activent plusieurs fois d’affilée. Ne connaissant pas le mécanisme, et malgré l’aspect inquiétant du ferrofluide, certain.e.s se considèrent délaissées par l'œuvre.

Selma observe ; le public est déçu de ne pas être au cœur de l’attention. Ses attentes et sa capacité à se mettre au centre de l'œuvre amènent l’artiste à s’interroger : comment la perception d’une œuvre d’art peut modifier le comportement de celui ou celle qui en fait l’expérience ?

La dimension interactive devient alors essentielle dans le travail de Selma. Elle produit diverses installations plus ou moins faciles et rapides à mettre en place, et toujours avec des matières ayant la capacité intrinsèque de se déformer seules. Les œuvres imposantes demandent plus de temps et de financements, et Selma est prise entre ses expositions, et son travail au “Living Room”, un lieu de résidence qui accueille trois jeunes artistes occitan.e.s par an. Durant les trois années passées là-bas, elle se forge un réseau, assiste les artistes dans le montage des projets, et s’épanouit dans le travail collaboratif.

Puis en 2016, elle crée une seconde œuvre importante. Avec l’installation R.E.D (Réponse Électro-Dermale), elle mène ses expérimentations plus loin ; recouvrant un mur entier, R.E.D comporte des formes triangulaires en silicone capables de se soulever grâce à des fils à mémoire de forme. Composé d’un alliage de métaux, le fil se détend ou se rétracte en fonction de la chaleur. Les triangles sont programmés pour bouger selon leur propre rythme circadien fictif, et la présence du public dans la pièce. Leur mouvement ressemble à celui d’un poil qui se hérisse. Suivant le nombre de personnes et le moment de la journée, R.E.D ne réagit pas de la même façon ; l'interaction est bien réelle, mais elle n’est jamais laissée au hasard. Cette expérience pousse Selma à se lancer dans la recherche.

La même année, elle intègre le groupe de recherche Reflective Interaction de l’ENSAD Lab à Paris, un des seuls à travailler sur le sujet qui l’intéresse. Mais pour y accéder, elle doit passer le concours du doctorat, pour lequel elle est en concurrence avec cinquante autres personnes. Elle gagne sa place au sein du groupe et c’est là, pendant les portes ouvertes des laboratoires qu’elle fait la rencontre de Nathalie Guimbretière, future collaboratrice et amie. Loin de son cadre de vie et de travail montpelliérain, elle persévère dans la poursuite de ses études et de sa thèse à SACRe entre 2017 et 2019. Elle fait néanmoins les aller-retours toutes les semaines entre les deux villes ; le père de Selma est diagnostiqué de la maladie de Charcot, une maladie neuro-dégénérative qui affecte la motricité, la phonation et la déglutition. Son espérance de vie est drastiquement réduite, alors Selma quitte Paris et l’ENSAD Lab définitivement.

Cependant, elle continue ses recherches, cette fois au Laboratoire d'Anthropologie de la vie, dont l’objectif est d’étudier toutes les facettes de la conception de la vie, même artificielle. Son travail prend des allures plus académiques, elle ne développe plus de projets pour sa thèse, mais dresse plutôt un état des lieux de ce que représente l’autonomie des œuvres d’art, ou leur capacité à devenir autonomes. Légèrement différente de son travail personnel, sa thèse est axée sur les projets d’autres artistes ou créateurs et aborde des sujets complexes liés à la cognition incarnée ou la motivation. De plus, elle retrouve une relation rassurante d’entraineur.e / nageuse avec son nouveau directeur, et un environnement collaboratif.

Dans le cadre de sa thèse, Selma découvre la Soft robotic et réalise que Mercure Noir et R.E.D sont fondés sur les mêmes principes. Les œuvres interagissent avec leur environnement et amènent les individus à s’investir dans cette interaction. Paradoxalement, la Soft robotic est aussi développée pour les besoins des personnes handicapées moteur. Selma souhaite approfondir ces études, alors à chaque fois que Nathalie passe chez elle à Montpellier, elles discutent de la possibilité de mettre leur futur projet LowSoRo en œuvre, jusqu’au jour où la proposition du workshop pour l’IMT Atlantique tombe. Aujourd’hui, les artistes cherchent à développer et à itérer les ateliers, et continuent parallèlement leur route.

En mai 2022, Selma travaille sur le tournage d’un film avec Vincent Ducarne, dont elle est l’auteure. Le scénario initial a été coécrit avec Michael Verger pour le séminaire Without computer : anthropocene and digital imaginariesde l’ENS en 2019. La fiction met en scène l’investigation sur la perte d’une intelligence artificielle, à travers l’interrogatoire de la scientifique qui l’a créé. Cette œuvre, bien qu’en cours de production, pourrait faire l’objet d’une exposition prochainement, et même illustrer sa soutenance de thèse.

Selma Lepart s’est lancée dans la quête impossible de créer une œuvre autonome, et tous les événements de sa vie jusque là, semblent converger en ce sens.

Avec force et détermination, elle a su écouter son instinct et tirer le meilleur de chaque expérience pour contribuer au savoir artistique commun.

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