Telle est la philosophie de Sébastien Robert, artiste et chercheur. Porté par sa passion pour la musique et la photographie, il part à la rencontre de peuples indigènes à travers le monde, et se dédie à la recherche des rites et traditions musicales ancestrales en danger. Nous pouvons supposer que se consacrer à cette vaste tâche est une vocation de longue date, ou bien un rêve d'enfance pour l’artiste, mais la réalité est autre ; un événement bouleverse le cours de son existence…
Sébastien Robert
Malgré un penchant naturel pour les arts sonores et visuels, Sébastien mène un parcours académique plutôt classique ; arrivé aux études supérieures, il quitte sa Nantes natale pour Lyon, où il entre en école de commerce. Ses études ne l’emballent que très peu, et il se sent vite coincé dans un système dont la seule échappatoire est la musique électronique, un premier tournant pour lui. La vie nocturne lyonnaise est effervescente, il découvre clubs, soirées, festivals, qui lui ouvrent peu à peu la voie des arts numériques.
En 2013, Sébastien, comme beaucoup d’étudiant.e.s en école, est amené à faire un semestre à l’étranger et part quatre mois pour Taipei, à la suite desquels il fait du volontariat humanitaire dans un orphelinat à Katmandou pendant les deux mois restants.
Durant ce second séjour, il loge chez une famille tibétaine, faisant partie d’une communauté autochtone originaire de la vallée de Langtang dans l’Himalaya, et immigrée au Népal depuis plus de 400 ans. La famille se prend d’affection pour lui, et l’invite à assister à un festival traditionnel de leur culture unique dont les coutumes ne sont connues que par une poignée de personnes. Niché dans le village de Kyanjin Gompa, quelque part entre le Népal et le Tibet, Sébastien passe une semaine à assister aux prières dans les monastères, attraper le yak, tirer à l’arc, observer chants, danses et rituels.. Et pour la première fois, il photographie ce qu’il voit, et enregistre ce qu’il entend ; c’est là le lieu de naissance de sa pratique artistique. Mais à ce moment précis, Sébastien ne le sait pas encore.
Avec le temps, notre artiste saisit diverses opportunités professionnelles, il part notamment pour La Haye en 2014 faire un stage dans un festival d’arts numériques. Il s’ouvre de plus en plus aux pratiques artistiques liées à la technologie, et plus largement encore à la science. En France comme à l’étranger, il se familiarise au marché du travail dans ce domaine et à la fin de ses études, il s’engage auprès du Mirage festival à Lyon ou encore FIBER festival à Amsterdam.
Mais le 25 avril 2015, un événement effroyable fait frémir la planète : une série de séismes frappe violemment le Népal ne laissant que des villes en ruine et des milliers de mort.e.s. Sébastien apprend alors qu’un glacier s’est effondré dans la vallée du Langtang, emportant sur son passage le petit village au festival unique. Il n’y aura eu que deux survivant.e.s.
En un claquement de doigts, c’est une culture entière qui disparaît, et avec elle, son dialecte, sa musique, ses traditions… À cet instant, tout ce qu’il en reste, ce sont les photographies et les enregistrements de 2013, et les souvenirs d’une aventure humaine. Sébastien est sous le choc.
Ses réflexions le mènent au constat suivant : des catastrophes vont se multiplier avec le temps, qu’elles soient naturelles ou non, des cultures aux quatre coins du monde sont en voie de disparition. L’idée d’aller sur le terrain pour aller faire de la recherche sur ces cultures musicales indigènes en danger est née.
Il commence à développer sa pratique artistique en parallèle de son travail dans la culture, mais plus le temps passe, plus son travail d’artiste prend de l’ampleur et il décide de s’y dédier entièrement. En 2018, il intègre le Master Art Science entre le Conservatoire Royal et l’Académie royale des beaux-arts de la Haye. Le choix du cursus n’est pas anodin ; pour Sébastien, il ne s’agit pas seulement de documenter des traditions musicales et sonores d’une culture en disparition, ni même d’en résoudre les problèmes liés, l’enjeu est beaucoup plus subtil.
Sébastien cherche plutôt à les préserver d'une façon inaltérable et inaliénable ; il récolte des matériaux propres aux régions et symboliques aux cultures qu’il visite, en vue de les transformer ensuite en support aux enregistrements. Pour aller plus loin, les matériaux sélectionnés ont une durée de vie bien plus longue qu’une cassette audio, ou un fichier numérique, car Sébastien cherche à inscrire la musique et les sons dans l’éternité. Pour lui, se contenter de faire l’état des lieux de la disparition, c’est minimiser la complexité du phénomène. Il faut aussi en comprendre les causes.
Il entame un cycle de recherches qu’il nomme You’re No Bird Of Paradise en hommage au compositeur Terry Riley ; lors de son premier voyage, il part rencontrer les musiciens Pleng Arak au Cambodge, qui pratiquent un rituel chamanique de guérison par la musique. Celle-ci ne doit être écoutée que dans ce contexte particulier, alors Sébastien code les enregistrements, et les fait graver dans des tablettes de grès. Pour le projet suivant, il s’envole au Chili dans la région d’Araucanìa, où il cohabite avec le peuple Mapuche. Frappés de plein fouet par le réchauffement climatique et l’expropriation des terres par le gouvernement, Sébastien parvient à inscrire les rythmes de tambour ancestraux dans la sève d’un arbre sacré par un procédé de cristallisation sensible. Enfin, dans son dernier projet que nous connaissons, il nous montre que plus nous développons nos canaux de communication, plus nous perturbons les ondes radio naturelles produites par les aurores boréales, qui risquent à leur tour de s’éteindre. Et la visualisation devrait se faire en lumière!
Ses œuvres se présentent généralement sous forme d’installations immersives, elles sont le résultat de la collecte d’informations, d’une part ses propres recherches, et d’autre part, l’expérience humaine sur le terrain. Jusqu’ici, tout semble simple, mais sa façon de travailler est particulière ; les recherches préliminaires restent minimes dans le but de ne pas biaiser son expérience. La partie centrale sont les rencontres sur place, et il se laisse la liberté de dévier le sujet initial. Quand il rentre de ses expéditions, Sébastien reprend les recherches pour trouver le ou les procédé(s) scientifique(s) adéquat(s) afin réaliser la transformation de ses enregistrements, en médium artistique. Et à chaque fois, le résultat est surprenant.
À chacun de ses voyages, Sébastien revient avec une autre façon de voir les choses, apprise chez ses hôtes. En tant qu’artiste, il se remet continuellement en question, s’efforce de trouver le bon équilibre entre les savoirs indigènes et les méthodes cartésiennes occidentales, et les met en perspective à travers son travail.
Toutes ses expériences auront eu un impact fort sur Sébastien, mais c’est sans compter la liberté qu’il s’est accordé sur ses choix de vie ; l’école de commerce lui aura enseigné comment s’armer pour gérer des projets complexes, et une catastrophe naturelle à l’autre bout du monde l’aura poussé à repenser sa carrière. Le village a depuis été reconstruit, les jeunes générations ont pris le relais.
Son parcours nous montre surtout comme un événement tragique peut finalement devenir le moteur de changement positif. Comme dirait Walter Benjamin, il faut organiser le pessimisme!
Sébastien Robert pense qu’il ne va pas changer le monde. Pourtant, il apporte une autre perspective et inspire celles et ceux qui la découvrent. C’est la première étape.
Mais à ce moment précis, il ne le sait pas encore.