L’idée reçue que les artistes travaillent cloîtré.e.s dans leur atelier a encore aujourd’hui la peau dure auprès du grand public. Pourtant, les pratiques collaboratives sont largement répandues dans le milieu, avec ou sans interdisciplinarité. Nombre d’artistes puisent l’inspiration dans le dialogue avec des communautés d’individus ce qui implique la construction de relations de confiance et un travail de recherche basé sur l’endurance. L'œuvre d’art devient alors un message puissant porté par un témoignage collectif. Sanela Jahić place l’individu et la communauté au centre de sa pratique ; avec sa propre histoire pour point de départ, elle nous donne un aperçu de celle des autres.
Sanela Jahić
Née en Slovénie, Sanela grandit dans une double culture. Ses parents viennent d’une petite ville de Bosnie qu’ils.elles ont quitté, sont issu.e.s de la classe ouvrière et sont de confession musulmane. Elle se souvient se sentir perçue différemment étant petite, notamment dans le système scolaire. À l’école primaire, elle a de bonnes notes et remarque déjà la différence de ton des enseignant.e.s vis-à-vis de ceux et celles qui ont de bonnes et de mauvaises notes. Les bonnes notes étant synonyme de réussite, elle étonne tout le monde quand elle décide de se tourner vers des études d’art plus tard, peut-être par esprit de rébellion. C’est pourtant là qu’elle sent pour la première fois qu’elle commence à se rattacher à ses origines. Elle est entourée d’individus venant de partout avec différentes histoires et comprend que ces histoires et origines sont la source d'expériences personnelles variées. Elles donnent forme à nos idées, et des indices sur la manière dont nous fonctionnons et ce qui nous intéresse. Et ce qui provoque Sanela, ce sont les injustices résultant de rapports de pouvoir.
Elle étudie la peinture dans un premier temps, puis commence à questionner la notion même de peinture et de ses limitations. Alors elle se met à construire des machines et, assez vite, intègre la technologie dans son travail. Elle collabore avec des spécialistes en programmation et en électronique, s’intéresse à l’automatisation, mais aussi ouvre des conversations avec ces personnes à propos de leur travail pour réaliser que ces discussions sont aussi importantes que le travail en soi. Elle souhaite mettre ces points de vue en valeur dans ses œuvres. Elle recherche des informations sur les lieux de travail, sur la façon dont la technologie y est utilisée, et la manière dont les travailleur.se.s sont traité.e.s. Sanela se sert de son art pour se connecter aux autres et révéler leurs histoires, c’est pour elle le moteur de sa motivation.
De plus, elle n’est pas étrangère à la vie d’ouvrier.e, déjà par le contexte familial, mais aussi par ses jobs d’été réguliers. Et certaines de ses expériences là-bas restent avec elle ; alors qu’elle travaille dans une usine de l’industrie textile, elle doit placer les fils dans une machine qui fonctionne en continu. Il est difficile de synchroniser les composants avec la machine, et parfois, la fragilité de certains fils mettent en péril son bon fonctionnement, et la machine s’arrête. Sanela se souvient alors de son stress, tellement, qu'elle en rêve la nuit. Nous connaissons tou.te.s cette sensation.. Alors, pour mettre fin au cauchemar, elle développe une stratégie et arrête de prendre des pauses. Mais ce n’est pas ce stress qu’elle retient de cette expérience ; ce sont d’abord les ouvrier.e.s qui laissent leur machines pour lui venir en aide, puis la conversation avec cette collègue : si la direction réalise qu’une jeune étudiante est capable de travailler aussi vite que les ouvrier.e.s qui sont ici depuis plusieurs années, ils.elles élèveront le standard de travail pour tout le monde. Il est de l’intérêt collectif de prendre des pauses et d’arrêter de se focaliser sur la machine.
Des histoires comme celles-ci, Salena en collecte beaucoup au fil du temps, et non seulement elle les intègre dans son art, mais elle en tire des leçons. Elle va à la rencontre de communautés de travailleur.se.s en tant que personne et non en tant qu’artiste, et établit des relations de confiance. Pour elle, c’est une priorité ; à la manière d’une journaliste, elle invite des personnes à partager leurs histoires, recherche les informations annexes pour les contextualiser, prend position, puis réfléchit à la meilleure manière de communiquer son message au public à travers une installation. Jusque là, ses propres constats et celui des autres ne semblent pas très optimistes ; on projette les individus dès leur plus jeune âge dans un système standardisé à travers des grilles d’évaluation inadéquates, et brise leur croyance en l’idée de pouvoir dépasser ce système, pour mieux restreindre la place à la pensée individuelle et à l’autonomie plus tard au travail.
Pour les travailleur.se.s d’usine, le problème suivant se pose: personne n’est irremplaçable. Et cela empire avec l’intégration croissante et rapide des nouvelles technologies dans les processus de travail. Sous le regard critique de Sanela, le sujet prend de plus en plus de place dans ses œuvres pour venir souligner le besoin essentiel d’humanité. En 2018, son projet Uncertainty in the Loop dénonce la généralisation de l’automatisation dans l’organisation du travail, l’utilisation d'algorithmes prédictifs et leurs risques, et l’élimination progressive de qualités humaines essentielles pour certains domaines, telles que la créativité ou l’empathie. La systématisation des tâches est vieille de 120 ans (ou du moins la théorisation du Taylorisme), les patron.ne.s ont toujours modifié les normes de travail en poussant les capacités physiques et psychologiques des ouvrier.e.s au nom de la productivité. Mais que se passe-t-il lorsque l'algorithme de la machine est appliqué à la production d'œuvres d'art ? Sanela explore la capacité de la machine à produire des œuvres d’art après avoir intégré les processus de création de l’artiste. Comme pour Under the Calculative Gaze, elle met ici en évidence son inquiétude quant au glissement progressif vers les prises de décision lié aux travailleur.se.s par la machine, guidées par des algorithmes. Elle n’hésite pas à mettre en parallèle l’avantage des institutions en position de pouvoir et le cadre législatif suffisamment imprécis, qui pousse les travailleur.se.s à créer leur propres organisations légales pour se protéger.
Mais comme à l’usine textile, Sanela voit de l’humanité, de la solidarité et de la résilience, et cherche à les mettre en valeur. Elle milite aussi pour de meilleures conditions de travail, et, rejoint Zasuk (dont elle ne fait plus partie aujourd’hui) une organisation slovène pour les travailleur.se.s indépendants des diverses industries du secteur culturel et créatif. En déterminant l’orientation de l’organisation et en établissant les liens entre les différents problèmes rencontrés par les travailleur.se.s, ils.elles pourront mieux se soutenir. Et ils.elles n’hésitent pas à connecter avec d’autres syndicats basés dans d’autre pays européens. Car le secteur culturel rencontre des problèmes spécifiques, bien que communs à tous les secteurs culturels à un niveau global ; les artistes sont continuellement payé.e.s à la visibilité, les organisations sont mises en compétition dans la course aux subventions publiques, et souvent, ce n’est qu’à un certain point de nos carrières que nous commençons à nous considérer comme des travailleur.se.s, du fait de notre passion pour le métier qui finit par nous épuiser. Pourtant, nous savons pertinemment que la passion et la visibilité n’ont jamais payé les factures de qui que ce soit.
Alors quand il s’agit de choisir où elle présente son travail, Sanela regarde les organisations qu’elle juge en phase avec son éthique et ses valeurs, indépendamment de l’envergure ou de la réputation de celles-ci, et il en va de même pour ses publications. Cette année, Under the Calculative Gaze a été exposé par Drugo More en Croatie, puis fera l’objet d’une exposition personnelle dans le cadre du festival Art Meets Radical Openness à Linz (8-11 mai 2024) auquel l’artiste participera. L’exposition ouvre le 7 mai au soir à la galerie MAERZ et sera visible jusqu’au 29 mai, avant de repartir à Vérone en Italie, à la Fondazione Spazio Vitale.
Sanela Jahić se sent profondément concernée par la situation des travailleur.se.s et nous propose une vision de l’avenir qui nous attend si nous ne réagissons pas dès maintenant.
Mais elle prend soin aussi d’inclure beaucoup d’espoir dans le message de ses œuvres, un espoir viscéral et résolument humain.