À première vue, difficile de comparer quelqu’un comme Marion Roche à une tortue.. ou peut-être à l’idée que l’on se fait d’une tortue. Elle semble plutôt dynamique, voire hyperactive, désireuse de poser sa pierre à l’édifice, et constamment en mouvement.
Entre Lyon, Berlin, en passant par la Toscane, Marion s’installe, participe à la vie locale, crée des communautés, construit des studios, fonde des organisations, sans oublier de pratiquer son art, et de chercher à continuellement se renouveler.
Marion Roche
Petite, elle baigne dans les activités de bricolage à la maison, et se prend passion pour l’assemblage de pièces détachées. Tellement, qu’elle attend avec impatience que la machine à laver tombe en panne pour pouvoir enfin la démonter, et comprendre son fonctionnement. Parfois, elle démonte même des objets parfaitement fonctionnels ! Les souvenirs de cette période conviviale sont forts, et vont marquer profondément sa pratique.
Marion a 15 ans ; fascinée par la photographie, elle découvre une boutique spécialisée dans le Vieux Lyon tenue par un certain Monsieur Berthet. Antiquaire toujours actif, il collectionne tous types d'œuvres photographiques, mais c’est la stéréoscopie qui attire l’attention de Marion. Sur le modèle de notre vision, ce procédé superpose deux images d’un même sujet, mais prises en fonction de l’écartement de nos yeux. Elles sont ensuite placées dans une visionneuse. Notre cerveau rassemble ces images pour n’en constituer qu’une, et nos yeux percevront cette unique image en relief.
Vous l’aurez certainement compris, la stéréoscopie est synonyme de l’acronyme “3D”.
L’artiste en herbe se lie d’amitié avec l’antiquaire ; elle passe son temps libre à la galerie, et lui collectionne ses premières œuvres. En parallèle, Marion expérimente la musique industrielle et le film ; elle possède une caméra super 8 en noir et blanc avec laquelle elle se filme avec ses amis. Ils vont sur des chantiers de construction, et tapent sur des objets métalliques qu’ils trouvent, tout en criant. Elle s’éprend du métal par son côté sonore.
Mais ce qui pousse Marion dans l’élaboration des formes, c’est la découverte de sculptures monumentales en métal lors d’un voyage à Berlin. À 17 ans, elle sait exactement ce qu’elle veut faire. Elle commence à s'entraîner sur les postes à souder qu’elle trouve dans le garage de ses parents.
Elle entame des études de philosophie à Lyon, et saisit l’opportunité de partir en Erasmus à Berlin pour une première année de master. Son séjour se prolonge de cinq ans.
Là-bas, elle travaille au Tacheles, légendaire squat d’artistes au cœur du quartier de Mitte, où elle s’auto-forme à la sculpture en métal. Quand elle bute sur une création, elle voit la solution en rêve: elle visualise les pièces en 3D, les assemble, puis se donne les prochaines étapes à suivre. Toujours passionnée de son, elle crée des instruments de musique en métal qu’elle teste avec son groupe, et fait de la sonorisation de films.
Mais la carrière de Marion prend une tournure politique avec les menaces qui planent au-dessus de la tête des résident.e.s ; elle devient présidente de l’association ArtProTacheles, et milite pour la mise en place de lieux de production et de diffusion artistique, fait par les artistes et pour les artistes. Elle participe à l’élaboration de partenariats entre ces ateliers galerie et des auberges ou hôtels à travers plusieurs villes européennes.
La vie des squats n’est pas facile, et celle du Tacheles prend fin officiellement en juillet 2013, une série d'événements douloureux, dont la violence choque les berlinois. Le lieu, maintenant vacant, devient un symbole de la lutte contre la gentrification en Europe.
Avec un groupe d’ancien.ne.s résident.e.s, elle déménage à Marzahn, dans la banlieue Est de Berlin. Le quartier de l’ancienne RDA, populaire et isolé, est connu pour l’afflux de migrant.e.s syrien.ne.s après la crise de 2013. Une aubaine pour les artistes, qui s’empressent de bâtir de nouveaux lieux, en partant de zéro. Marion travaille avec les jeunes du quartier, les réfugié.e.s, et des étudiant.e.s en école d’architecture sur divers projets socio-culturels : ceux-ci visent à donner un nouveau souffle au quartier, et intégrer les immigré.e.s à leur voisinage. Cette phase de sa vie est heureuse, mais créer des ateliers qui finiront par devenir éphémères, commence à la fatiguer…
Par envie de stabilité, et de renouer avec la philosophie, Marion rentre à Lyon pour reprendre son master 2 qu’elle n’avait pas fini en Allemagne, et en profite pour rouvrir un atelier dans le quartier de Saint-Just. Puis elle se lance dans l’écriture de sa thèse dont le thème porte sur le “processus”, ou l’idée d’être “en devenir”.
Elle fait un passage par l’Italie, le temps d’une résidence artistique, où elle fait la programmation pour un parc de sculptures au sein de l’AMACA, et co-fonde le FakeComa studio pour lequel elle s’occupe des expositions d’art numérique.
Mais ce n’est que deux ans plus tard, à son second retour en France qu’elle a un déclic: elle ne supporte plus l’idée d’apporter de nouvelles formes fixes dans le monde, ni de dépendre d’ateliers, dont la logistique est éprouvante. Avec son intérêt grandissant pour les nouvelles technologies, elle reprend un master de “réalisateur en arts numériques" à Saint Etienne grâce auquel elle découvre le monde merveilleux de la programmation informatique.
Nouveau coup de foudre, cette fois, pour la réalité virtuelle ; c’est à la fois pour Marion une multitude de nouveaux développements possibles pour ses projets, mais aussi un procédé qui colle avec sa façon de voir le monde. Toutes les formes artistiques expérimentées auparavant prennent un sens : la stéréoscopie, la musique, la vidéo, la sculpture… assemblez les comme des pièces détachées et vous risquez de construire une œuvre en réalité virtuelle.
TAujourd’hui Marion continue son doctorat en philosophie, enseigne à l’école des Beaux-Arts de Lyon, et collabore avec le studio LTBL; entre la célèbre Fête des Lumières, et le prix MAIF pour la sculpture, les terrains d’expérimentation ont bien évolué depuis les chantiers de construction et le garage familial… Son travail, ses œuvres, auront laissé une trace indélébile dans le temps, et sur les personnes qui ont croisé son chemin.
Alors oui, la tortue pourrait bien être l’animal totem de Marion Roche, symbole de la quête des solutions inexplorées, et de l’harmonie avec son environnement.
Je viens de te voir en rêve