Nos excès en termes de consommation, que ce soit de ressources, d’images ou de produits, ont contribué à généraliser un contre mouvement social et une tendance artistique qui valorisent la sobriété. Ce qui ne veut pas toujours dire technophobe, mais plutôt qui recherche un équilibre sain entre technologies nouvelles et anciennes. Marie Molins fait partie des celles et ceux qui adoptent cette démarche ; en brouillant les lignes entre art et design, elle étudie et expérimente cet équilibre fragile.
Marie Molins
Originaire d’Avignon, Marie était destinée à poursuivre des études littéraires. Après seulement une année de prépa, elle opte pour une voie artistique et entre à l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de Valence. Là-bas, elle est poussée au choix entre l’art et le design, qu’elle ne fera pas puisqu’elle s’inscrit en art, tout en continuant à prendre des cours de design graphique à côté. Assez tôt, elle réalise que l’idée du numérique lui pose problème pour plusieurs raisons. La première est due à son ordinateur, outil de travail principal, qui rend l’âme deux fois, contribuant à alimenter une terreur de l’objet chez l’artiste. La deuxième est due à la réalisation que même les informaticiens ne savent souvent pas à quoi est due la panne, la réparation est presque une question de chance. Enfin, Marie constate que les objets numériques sont traités par son entourage, et plus largement la société, comme des objets de fascination, magiques, totems sacrés.
Alors qu’elle rejette cette forme de lobotomisation, elle apprend le code, et cherche à comprendre le fonctionnement de l’ordinateur. Quand elle sollicite le soutien de ses professeur.e.s en art, elle n’obtient que des critiques et finit par se tourner vers les expert.e.s en design, bien plus familier.e.s au sujet qu’elle souhaite aborder. Elle découvre alors qu’elle n’est pas la seule à partager une aversion pour les objets numériques, et que le thème a été largement étudié. Marie décide qu’elle va continuer dans cette lancée engagée, et montrer comment le numérique conditionne nos comportements et nos façons de faire, à travers son art. Mais elle se pose une nouvelle problématique : comment traduire autrement que par un dispositif numérique, ce que nous faisons avec le numérique ?
Selon un.e de ses mentor.e.s, le meilleur moyen de captiver un public est de leur raconter une histoire. Et dans une société où la culture est marquée par l’écrit, le livre peut être un outil puissant de persuasion. L’artiste fait alors du livre, emblème du savoir, l’un de ses médiums principaux. Elle se met à rédiger des articles scientifiques et archéologiques dans lesquels elle relate de fausses découvertes numériques et les lie les unes aux autres. Arrivée en 5e année d’études, elle a déjà rassemblé une série de journaux et créé une mythologie autour de ses histoires ; ses fictions scientifiques sont un mélange de création d’artefacts du futur, de conversations avec des expert.e.s fictif.ve.s, et de recherche d’éléments réels comme des méthodes de travail par exemple. Le but est de se montrer suffisamment crédible pour être prise au sérieux par d’éventuel.le.s lectrice.eur.s avisé.e.s, et à la fois de brouiller les frontières au réel de façon subtile.
Marie présente un travail complet ; elle dessine et crée des schémas organisationnels, et croise ses articles de fiction scientifique avec la philosophie. Elle s’intéresse particulièrement à l’Object Oriented Ontology qui détrône l’humain du centre de l’univers pour le replacer au même niveau que les objets non-vivants. Cette perception pousse l’artiste à s’interroger sur sa relation avec les objets, depuis leur forme jusqu’aux matériaux. Ainsi, elle prend du recul par rapport à ses productions pour leur donner un sens et une continuité, mais aussi pour réfléchir à l’utilisation des matières premières, ce qui viendra un peu plus tard dans son travail. De plus, Marie, qui avait déjà pris l’habitude de créer des équipes de chercheur.e.s fictif.ve.s, complexifie le tout en se créant elle-même des alter-egos qui ont produit des œuvres d’art à partir des pseudo-découvertes. C’est comme cela qu’elle donne vie à un certain Romain Debré ; Marie feint un Erasmus dans le studio de ce personnage, dont la légitimité en tant qu’artiste est déjà assise à l’international. Grâce à la construction bien orchestrée d’un soi-disant projet commun, et sans doute au biais de genre, elle arrive sans trop de mal à convaincre le jury de son école de la véracité de son existence.
Marie poursuit ce projet d’études et étend sa collection à une vingtaine d’ouvrages. Elle leur attribue des ISBN par souci de crédibilité, bien que ceux-cis renvoient à des images de jambon. Il ne reste plus qu’à introduire les œuvres au public. Avec la complicité de la documentaliste de l’ESAD Valence, elle commence par le CDI. Suivent les bibliothèques municipales, puis l’école d’art d’Avignon, allant même jusqu’à Bruxelles, où elle est invitée à réaliser une exposition avec son édition. Là-bas, elle reçoit une offre d’achat d’une personne qui pensait avoir un réel objet de savoir entre les mains, et non pas un objet d’art. Malgré quelques retours de bibliothécaires intrigué.e.s, le projet est une réussite.
L’entrée en Doctorat de Recherche en Arts est une nouvelle étape pour l’artiste qui se confronte ici encore une fois aux amateur.rice.s de technologies numériques. Seulement cette fois, ce n’est que pour en garder les bons aspects. Marie adopte une autre posture et se forme au retro-engineering ; pour comprendre où nous allons, il faut commencer par comprendre d’où nous venons. Elle soude, décortique les matériaux, regarde les artistes axé.e.s low-tech comme Benjamin Gaulon ou Quentin Destieu, et constate : nous assistons à une profusion d’œuvres d’arts numériques, et pourtant, chaque artiste a une pratique propre, ce qui rend la théorisation d’un mouvement bien plus complexe aujourd’hui et en constante évolution. Elle formule l’objet de sa thèse : pourquoi les œuvres d’arts numériques se ressemblent-elles autant ? Comment fait-on pour les classer ?
En conversation avec le ZKM dont les conservateur.rice.s se posent la même question, Marie apprend qu’il n’y a pas vraiment de protocole, le tri est fait à partir des dispositifs technologiques, techniques, aspects performatifs ou interactifs. Au cours de ses recherches, elle découvre un article des presses du MIT sur la simulation informatique, et se demande si celle-ci est applicable pour les œuvres d’art. Alors elle crée un système dans lequel elle définit un temps et un espace précis, et reprend les données de classement pour ensuite donner une empreinte à chaque œuvre. Après en avoir analysé près de 200, Marie en sélectionne 50 avec lesquelles elle démontre leur similarité par l’utilisation des matériaux et le processus de mise en lien avec le spectateur.rice. Au-delà du système de répartition qu’elle vient de créer, elle tire la même conclusion que le philosophe Marshall McLuhan : the medium is the message. Les œuvres d’arts numériques utilisent des médiums qui conditionnent la façon que nous avons de percevoir le message, et donc, l’information finale.
Marie clôt sa thèse en 2019, après quoi elle déménage à Caen où elle enseigne le design graphique en BTS et se charge des partenariats Erasmus. Bien que l’art reste la principale corde à son arc, elle travaille également comme UI designeure en freelance, et continue de développer sa thèse en vue d’une potentielle publication dans une maison d’édition britannique. Son projet NO_SCREEN, aussi en cours de développement, est une fine composition qui suit le fil de ses réflexions et de son ressenti du numérique à travers les étapes de son parcours.
Marie Molins a fait un choix radical : celui de ne pas en faire. Elle entremêle volontiers les codes du design avec une démarche artistique, change de médiums, fait évoluer la philosophie, puis vogue entre fiction et réalité.
En complexifiant le processus de création, elle démontre que ce sont les différents niveaux de lecture qui font la richesse d’une œuvre d’art.
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