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Frange d'Interferenza

Diane Pricop
13.05.22

Lorsque, fuyant le redoutable Orion
les Pléiades se précipitèrent dans le sombre abîme des flots
de tous les points du ciel les vents soufflent avec furie.
N’aie jamais, en ce temps, de vaisseaux sur la mer ;
c’est alors je le répète encore, ne l’oublie pas, qu’il convient de travailler à la terre.

Ces paroles sont universelles, et résonnent à ce jour comme un rappel aux sources. Du nord au sud, et de l’est à l’ouest, l’apparition de la constellation des Pléiades dans le ciel annonce le début de la saison du labour et semis. Dans les Travaux et les Jours, Hésiode énonce avec clarté et poésie les lois agricoles et maritimes dont la trame se dessine dans les étoiles. Mais dans un monde où la pollution lumineuse s'accroît, elles sont de moins en moins visibles et les signaux se brouillent. L’artiste Luca Serasini œuvre pour les ramener sur la terre ferme ; à la croisée de l’astronomie, la mythologie et le land art, son projet Frange d’Interferenza explore l’existence des ondes gravitationnelles.

Tout commence avec la fascination qu’a Luca Serasini pour les taureaux ; au début il les dessine simplement, rouges, symboles de puissance virile, et les présente pour la toute première fois à la Biennale M’Arte de Montegemoli. Habitué de l'événement, il les fait évoluer en sculptures de papier mâché qui semblent sortir de terre et dont la couleur écarlate contraste violemment celles de la nature. En 2013, les taureaux de Luca changent à nouveau de visage : le projet des constellations commence à prendre forme, et le land art s’affirme comme le médium incontournable de l’artiste.

Pour cette édition, il reproduit la constellation du taureau sur un terrain vierge : Il plante des piquets dans le sol qui représentent chacun une étoile, et les relie à l’aide de larges pans de textile non-tissé (une étoffe dont les fibres sont aléatoires et dont la consolidation se fait par traitement chimique). L’installation doit sembler linéaire depuis le ciel, et fonctionner comme un miroir pour la constellation réelle. La première difficulté est celle du terrain vallonné, qui complique la disposition des piquets ; Luca se poste en observateur et oriente son équipe vers les points re-calculés. L'œuvre fait environ 200 x 80 mètres, elle est visible pour le grand public depuis le village voisin et les piquets, équipés de LED, s’activent à la nuit tombée.

Il reprend le même procédé pour bon nombre de ses installations, toujours en poussant leur aspect intéractif plus loin ; quand il reproduit Orion, c’est dans un vignoble, le terrain est plat et le public peut désormais se promener à l’intérieur de l'œuvre, entre les astres. Pour cette occasion, il collabore avec le musicien Massimo Magrini qui conçoit un son dédié à chaque étoile de la constellation. À l’aide d’une application téléchargeable sur smartphone, les visiteurs vivent une expérience visuelle et sonore.
Pour Pégase composée de dix étoiles, Luca demande à des conteurs de créer et réciter des histoires relatives aux personnages que l’astre incarne. Il met en place dix téléphones à cadran, dotés d’arduino, qui sonnent à l’approche d’une personne. En décrochant, l’étoile leur conte une anecdote, en trois langues au choix.

Luca cherche constamment à établir un lien symbolique entre l’histoire, les lieux, et la philosophie derrière chaque constellation. Son intérêt primaire se porte sur les mythologies anciennes et il se fascine pour la similitude entre ces histoires, d’une civilisation à une autre. Pour lui, elles nous lient en tant qu’êtres humains et forgent l’Histoire commune de l’humanité, elle est inscrite dans le ciel, de façon éternelle. Nous avons eu tendance à l’oublier avec le temps, et aujourd’hui plus que jamais ; avec le développement des infrastructures urbaines, la multiplication des éclairages publics, et l’intensification de nos modes de vie frénétiques, la carte du ciel est de moins en moins visible à l'œil nu.

À partir de 2019, Luca commence à s’intéresser à l'aspect scientifique des astres ; à l’occasion d’une résidence au Maroc, il crée sur une plage de sable une œuvre éphémère dédiée à la naissance même des étoiles, et notamment les étoiles binaires. Phénomène encore discuté en astrophysique, elles seraient un système de deux étoiles orbitant autour d’un centre de gravité commun. L'œuvre, après seulement quelques heures, disparaît avec la marée haute, donnant une nouvelle dimension performative au travail de l’artiste.

Avec ce nouveau niveau de lecture des constellations, le projet prend un tournant pour donner naissance à Frange d’Interferenza. Lors d’une visite de Virgo en Toscane, Luca apprend l’existence des ondes gravitationnelles, une évolution scientifique majeure du XXIe siècle, qu’il voudra par la suite représenter dans une nouvelle installation. Virgo, projet issu d’une collaboration internationale, est un interféromètre géant : c’est un instrument dont le but est de détecter ces fameuses ondes, par la création d'interférences.

Imaginons un lac paisible dans lequel on jette une pierre ; celle-ci coule, son poids étant plus léger que celui de la Terre (principe de la gravité), et crée un point autour duquel des ondes circulaires se forment. Plus la pierre est volumineuse, plus les ondes sont amples, et vice versa. Mais quoiqu’il en soit, ces ondes disparaissent rapidement.
De façon générale, l’espace-temps défini par Einstein est comme notre lac, une sorte de tissu sur lequel n'importe quelle masse en mouvement provoque des ondes que l’on qualifie de “gravitationnelles”. Peu importe leur ampleur et leur échelle, leur dissipation est rapide ce qui les rend difficile à mesurer, d’où l’existence de Virgo en Italie, Ligo aux USA, et deux autres encore.

Comme pour les constellations, Luca souhaite les rendre visibles à l'œil nu ; il choisit de représenter leur propagation par ondulations ou franges, et non de façon circulaire. Mais comme l’installation n’est plus linéaire, le challenge repose maintenant sur la météo. La quantité d’herbe peut être problématique pour créer les courbes, ce qui pousse l’artiste à mener diverses phases de tests. Massimo Magrini accompagne également le projet en son, il créera une nouvelle application téléchargeable pour le public, qui aura le loisir d’écouter les ondes enregistrées par les représentant.e.s de Virgo. L'œuvre se fera au fur et à mesure sous forme de performance, les visiteurs pourront marcher parmi les ondes, au pied de Virgo même, à la fois du mois de juin 2022.

Nous n’avons pas conscience de l’existence des ondes gravitationnelles, pourtant elles nous traversent et nous unissent par effet de ricochet. Nous avons aussi arrêté de regarder les étoiles au profit des lumières artificielles, pourtant leurs histoires restent universelles.

À travers son projet en constante évolution, Luca Serasini ne cesse de nous renvoyer aux fondements de l’humanité avec poésie.

Collaboration