Là où l’art croise les sciences dites dures, nous pouvons rencontrer cette idée reçue largement répandue que la seule utilité de l’art est d’illustrer les données scientifiques. Dans ce milieu, les artistes chercheur.e.s se heurtent continuellement au cliché de la bohême et de l’art pour un simple usage esthétique. Pourtant beaucoup de projets issus de ces croisements ont prouvé l’intérêt de l’art, notamment par l’avancée des recherches sur des sujets scientifiques peu explorés et l’apport d’une vision alternative dans les domaines reconnus. Anna Dumitriu a passé le plus clair de sa carrière à le démontrer au grand public par la profusion de ses projets et la diversité de ses collaborations.
Anna Dumitriu
Née dans la banlieue de Brighton en Angleterre, Anna grandit à Hastings dans un milieu modeste. À l’école, elle s’intéresse aux sciences, particulièrement à la physique, mais abandonne la biologie à l’âge de 14 ans. L’étude des bactéries ne fait pas partie du programme pédagogique, elle préfère la physique nucléaire et l’archéologie qui la passionnent jusqu’à la terminale. Elle passe le BAC avec une spécialité en informatique, puis entre au Hastings College en Arts, devenant une des premières personnes de sa famille à poursuivre des études supérieures. Elle se forme ensuite à la peinture à l’Université de Brighton et part au début des années 1990 dans le cadre d’un voyage étudiant en Roumanie, où elle anime des ateliers dans des foyers pour enfants. Là-bas, elle fait une première découverte intrigante qui la marque et qui fera l’objet de son mémoire de licence : la fresque du Jugement Dernier du monastère de Voroneț. L'œuvre est célèbre pour le mystère qui a longtemps plané sur la recette du “bleu” utilisé, et pour le fait que les peintures sur les façades extérieures ont été mieux préservées que celles de l’intérieur pendant plus de cinq siècles.
Après avoir fini son master en peinture, elle commence à s’intéresser et explorer l’utilisation du World Wide Web, avant qu’il se répande dans nos foyers. À cette époque, il est lent et la qualité des informations est basique mais suffisante pour permettre à Anna de réaliser que les informations transmises par les médias n’est que partielle ; en 1996, une épidémie de Escherichia coli tue 21 personnes en Ecosse, et la bactérie, présentée comme un corps étranger, est diabolisée. En réalité, l’E. coli fait naturellement partie de notre microbiote intestinal. Seules certaines souches sont pathogènes pour l'organisme, mais elle n’est pas spécialement dangereuse. Intriguée par l’impact du manque d’information sur notre société, Anna décide d’en faire son cheval de bataille ; explorer les faits autour de sujets scientifiques recherchés, et mettre en lumière les données dont on entend jamais parler et qui pourraient changer notre perception du sujet.
Alors pour approfondir ses connaissances, l’artiste comprend que la collaboration avec les scientifiques est essentielle. Elle ne tarde pas à contacter des institutions en commençant par l’école de médecine près de chez elle. À ce moment, elle peint toujours mais elle s’inspire de revues scientifiques pour les thèmes de ses œuvres. Parmi ses premières collaborations, le Docteur John Paul, spécialiste en microbiologie médicale, avec qui elle entreprend un projet de livre de laboratoire. Au fil du temps, son processus de création évolue en même temps que les médiums employés, et s’inscrit de plus en plus dans le cadre scientifique, particulièrement en biologie.
Elle apprend à manipuler des systèmes vivants et en devenir pendant la fabrication de ses œuvres, et s’intéresse beaucoup aux maladies infectieuses ; elle touche aux pathogènes dangereux ce qui nécessite de les tuer en laboratoire et en présence d’un.e expert.e, pour des raisons de sécurité avant de les exposer au public. Bien qu’Anna s’immerge dans la recherche du sujet choisi, elle ne s’attache pas à une idée fixe et expérimente en manipulant les microbes. Elle interroge ses observations et fait ressortir les éléments qu’elle estime être pertinents, allant ainsi vers une concrétisation de la pièce. Une fois terminée, les microbes morts intégrés dans l'œuvre d’art font office de relique du processus de laboratoire.
La biologie fait maintenant partie intégrante de son art, mais Anna ne se contente pas de simplement la mélanger à la peinture. Désireuse de faire évoluer son art, elle se forme à l’artisanat à chaque fois que les besoins pour la création d’une pièce de Bio-Art se font ressentir. Ainsi, elle déploie ses compétences dans des domaines tels que la teinture naturelle ou la production de lin, et travaille directement avec des artisans, s'inspirant de Jeff Koons mais à la différence qu'elle veut apprendre leurs techniques et les utiliser elle-même. Par ailleurs, les influences de Constantin Brancusi se font ressentir sur le choix des matériaux, d’Alberto Burri sur les choix esthétiques, et d’Eduardo Kac, de façon plus générale, sur le mouvement Bio-Art.
En 2007, elle rejoint le European Mobile Lab for Interactive Art, un projet pionnier dans la collaboration entre artistes et scientifiques, financé par l’UE. Elle participe à des ateliers partout en Europe, et fait des rencontres importantes pour sa carrière ; en Grèce, elle fait la connaissance de personnes avec qui elle travaille aujourd’hui sur son projet Unruly Objects.
Ayant un attrait évident pour la culture digitale et les nouvelles technologies, l’artiste approfondit également son savoir-faire numérique et diversifie les collaborations ; elle effectue une résidence au Centre de neurosciences et de robotique de l'Université de Sussex, où elle découvre l’Artificial Life. Elle s'intéresse aux enjeux de l’IA et l’AL, et les intègrent régulièrement dans sa direction artistique.
Avec le temps, Anna complexifie ses médiums, ses interrogations et avec cela, la nature de ses œuvres d’art. L’archéologie et les objets historiques que nous voyons généralement dans les musées, prennent une part importante dans son travail ; elle s’en empare, les modifie pour leur donner une nouvelle vie remplie d’expositions. En 2014, elle expose Pneumothorax Machine, pièce faisant partie du projet The Romantic Disease, qui reprend la machine (du même nom) à comprimer les poumons des patients atteints de tuberculose. À son habitude, elle récupère un modèle ancien qu’elle sculpte, grave, et imprègne des bactéries relatives à l’usage d’origine. Dans le même registre, alors qu’elle est en résidence à l’université de Surrey, elle collabore avec un.e bio-archéologue pour la réalisation de aDNA (a = ancien); Anna se procure un fémur de bovin préparé par le département d’anatomie de la faculté de médecine, apprend à le sculpter pour y incorporer de l’ADN de tuberculose bovine, retrouvée dans des restes humains provenant du permafrost sibérien. La pièce a déjà fait l’objet de trois expositions juste cette année.
Finalement, en assurant les tournées d’expositions de ses créations, Anna fait connaître leur histoire au grand public, ce qui en quelque sorte correspond à la définition de conservation. Car pour elle, l'œuvre d’art n’existe pas pleinement sans le contact d’une audience, la création et l’exposition vont de pair. Sans avoir besoin de verbaliser toutes ses idées, elle laisse les spectateur.rice.s l’interroger à leur tour à travers ses pièces. Aujourd’hui, elle expose dans les grandes institutions internationales, que ce soit dans les musées, centres d’arts ou instituts scientifiques tels que le CDC ou Waag Society. Déterminée à trouver des réponses, elle continue de développer des projets d’envergure et d’entretenir ses collaborations de longue date.
Au prime abord, Anna Dumitriu ne semblait pas prédestinée à devenir une pionnière des arts visuels spécialisée dans le Bio-Art.
En écoutant son instinct, elle a cassé l’image de simple illustratrice, et amené sa pratique à un tout autre niveau pour se faire une place parmi les grand.e.s artistes contemporain.e.s.