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Nathalie Guimbretière

Diane Pricop
12.07.22
“Je n’arrête pas d’être étonnée par notre conditionnement multiple, la dureté d’en prendre conscience, de devoir changer.”

Que ce soit pour son propre développement personnel, pour la planète ou pour la société, la prise de conscience est l’étape clé du changement dans notre schéma de pensée. Elle pose les limites de notre état à l’instant T et nous pousse à nous demander : comment agir ? De plus en plus d'individus se questionnent. En expérimentant les nouvelles technologies, en croisant les disciplines scientifiques, et en contribuant à la recherche, les artistes chercheur.e.s laissent planer un parfum de révolution, comme une Renaissance contemporaine. Nathalie Guimbretière est un exemple en la matière ; grâce à ses ruses, elle s’efforce d’esquiver confort et entre-soi, les grands ennemis du changement.

Nathalie grandit entre campagne et bord de mer. Ses parents, artiste peintre et journaliste, la laissent s’imprégner de la nature et découvrir d’elle-même le monde qui l’entoure. Elle observe, construit, peint, lit, décide. Très tôt, les questions sur le fonctionnement du monde et des entités qui le peuplent la travaillent, et ne la quitteront pas. Avec un fort attrait pour les cultures et les voyages, Nathalie se voit devenir ethnomusicologue. Mais l’image et le visuel, trop importants, la poussent à se lancer dans une carrière de graphiste pour des commanditaires engagés, notamment Attac France. Cette période est courte, et elle passe à l’opposé du spectre en travaillant comme directrice artistique pour une agence de communication pour des marques de luxe. Après trois ans, ses valeurs la rattrapent et elle quitte le milieu ; la création visuelle implique une certaine éthique et une grande responsabilité, alors elle se recentre sur ses propres convictions politiques et sociales. De retour dans le milieu associatif, culturel, des collectivités territoriales ou encore des maisons d’arrêt, ses commanditaires sont des festivals de musique, des théâtres, des médiathèques et le Secours Populaire.

Pour Nathalie, le conditionnement et la neutralité sont les objets d’une lutte acharnée, il ne suffit plus de se résigner sous prétexte que “nous avons toujours fait comme ça”. Et la remise en question personnelle est essentielle dans le processus. Car selon elle, le fait de se confronter à d’autres façons de penser nous pousse à s’engager dans des zones de friction, inconfortables, desquelles naissent une réflexion nouvelle. Quand notre avis sur un sujet est fixe, la pensée disparaît, et avec, nos motivations d’agir.

S’ensuit alors des études d’art et de philosophie, qu’elle ponctue par un doctorat en art et philosophie de l’art, cette fois à l’université Paul Valéry de Montpellier. Là-bas, elle intègre le laboratoire de recherche RIRRA 21 axé sur la littérature, et en même temps, elle entre dans le laboratoire de recherche de l'Ecole nationale des Arts décoratifs (“Ensad Lab”) comme chercheure associée au sein du groupe GoD|Art, qui étudie les formes artistiques non considérées comme telles, la BD ou le jeu vidéo par exemple. Avec ce groupe, elle emploie des méthodes punk, elle expérimente des moyens de construction ludique, avec ce qui lui tombe sous la main. Ce sont les prémices de l’application du concept low-tech dans sa pratique artistique. Elle voyage aussi beaucoup, et se conforte dans l’idée que l’altérité, qu’elle soit face aux cultures ou aux groupes sociaux, est nécessaire pour accompagner le changement.

C’est à l’Ensad Lab qu’elle fait la connaissance de Selma Lepart, avec qui elle se lie d’amitié. Elles se retrouvent régulièrement à Montpellier où Nathalie, accueillie par Selma, poursuit sa thèse. Le projet LowSoRo émerge lentement.

En 2019, après dix ans, elle met sa carrière de directrice artistique indépendante entre parenthèses ; en marge des recherches académiques, elle se focalise sur la transmission et le partage de connaissances, des valeurs clé à ses yeux. Elle vit entre Paris et Angers, entre son atelier de ville et son atelier de campagne. À Angers, elle continue d’animer des stages et des workshops divers avec des publics variés et pratique des arts multiples. Par exemple, en juin 2022, elle accompagne des jeunes de 16-30 ans, sans emploi, sans formation, dans un atelier de création web documentaire, pour se former aux métiers de l’audiovisuel. Elle donne aussi des workshops à la maison d’arrêt d’Angers dans le cadre du festival Premiers Plans.

Du côté parisien, elle travaille dans un ancien accélérateur linéaire de particules avec un collectif œuvrant sous le nom de sas (Science Art Société) ; leur idée est de mener des projets à la croisée des arts (plastiques, numériques, performatifs) et des sciences (physique, biologie) avec des chercheurs, artistes mais aussi élèves et étudiant.e.s de banlieue défavorisées afin de lutter contre la sous-représentation des minorités dans les milieux scientifiques et artistiques. Grâce à cet espace hors norme, le groupe explore la spatialisation sonore, et Nathalie y fait des performances audio/visuelles.
Enfin, elle est chercheure et enseignante à l’Ecole Normale Supérieure Paris-Saclay au Laboratoire Centre de Recherche en Design (ENS-ENSCI), ainsi qu’à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Elle co-crée également en 2021 avec Milan Otal, le collectif Pronaos, collectif artistique pluridisciplinaire mêlant scientifiques et artistes.

L’artiste passe de l’enseignement à la recherche académique, des pratiques artistiques aux ateliers de formation, du travail individuel au travail collectif, d’une ville à l’autre. À chaque fois qu’elle alterne, elle doit se reprogrammer intellectuellement, parfois très vite. Elle croise les champs de l’anthropologie, la philosophie, l’art et considère l’atelier comme un espace social et politique. Aussi, se déplacer pour aller chercher de nouvelles images fait partie de sa méthodologie, créer un espace de rencontre entre les individus pour y écrire une histoire collective, suivant cette idée devenue un leitmotiv pour elle : croiser en tous temps et tous lieux théorie et pratique. Quand Nathalie travaille sur un projet en croisant les publics à fort handicap, physique et mental, et le grand public, elle contribue à ouvrir de nouvelles possibilités pour l'aménagement futur du territoire autour de ce problème. L’art permet de créer ces “îlots de pensée”, des espaces de réflexion ouverts.

Aujourd’hui avec le projet LowSoRo, dont le workshop a eu lieu en janvier 2022 à l’IMT Atlantique, elle arrive à mettre pour la première fois en application sa philosophie low tech à travers une pratique artistique et technique, tout en alimentant ses recherches. La Soft robotique pourrait être une pratique complète, encore vaste d’expérimentations, et qui l’amène à considérer la low tech sous un nouvel angle.

Nathalie Guimbretière a compris que multiplier les disciplines, s’ouvrir à d’autres savoirs, et se confronter aux réalités des autres était vital contre l’enfermement et l’entre-soi.

Et l’art, au-delà de ses mille vertus, est un formidable moyen d’y remédier.

Artiste

Nathalie Guimbretière

Projet