Au-delà d’exprimer un message, un sentiment ou une critique, les artistes ont la faculté de créer des bulles grâce auxquelles nous pouvons faire l’expérience d’une réalité autre, dont nous n’avons pas connaissance. Zalán Szakács s’intéresse aux sujets obscurs, à la limite de l’étrange et du mystère. À travers ses installations et performances immersives, il nous raconte des histoires pourtant bien réelles ; invisibles et intouchables, ses œuvres mettent en alerte tous nos sens, dans une brèche de l’espace-temps.
Zalán Szakács
Originaire de Târgu Mureș en Transylvanie, Zalán quitte le pays à l’âge de douze ans pour s’installer en Autriche, et faire l’école à Vienne. Il poursuit ses études supérieures à la Design Academy d'Eindhoven où il touche à l’architecture, au cinéma, storytelling et design des médias. Diplômé en média et communications, il entre ensuite au Piet Zwart Institute à Rotterdam en master de design des médias et édition expérimentale. Là-bas, il se forme à différents types de codes, à intégrer la responsabilité de l’artiste dans toutes les étapes du processus de création et à le rendre public. Il apprend à poser un regard critique sur la technologie, à comprendre son évolution et son influence sur la société et la politique. Pour son projet de fin d’études en 2019, Zalán cherche à combiner ses intérêts pour l’archéologie des médias et les performances visuelles.
Il jette son dévolu sur les lanternes magiques, ancêtre du projecteur ; sur le même principe que les diapositives, elles permettent de projeter des images peintes sur des plaques de verre grâce au système de camera obscura. La source de lumière artificielle provient d’une lampe à huile ou une chandelle, passe par la plaque, puis l’objectif qui consiste en une lentille concave, afin de projeter l’image peinte à l’envers. En faisant ses recherches, Zalán se heurte au monde mystérieux de la fantasmagorie, mais sa curiosité est d’autant plus égaillée quand il découvre qu’il s’agit en réalité d’une forme primitive de performance audio-visuelle. Sa particularité est que la projection se fait sur une toile ou de la fumée, et ses sujets sont macabres. Les projections se font dans un espace clos, dans la pénombre, rappelant les séances de spiritisme. Très populaires à Paris, à la fin du 18e siècle, les messages des sujets abordés sont intimement liés à la Révolution Française et plus généralement à l’instabilité politique de l’époque. Le public s’y rend pour vivre une expérience hors du commun, vivre l’horreur et pouvoir en rire, tout en s’y sentant en sécurité. Zalán trouve cet équilibre intéressant, et décide d’en faire un projet : Eigengrau.
C’est à ce moment qu’il développe des méthodes d’archéologie des médias ; il examine les textes théoriques, s’entretient avec des experts, visite des archives et musées qui possèdent des lanternes magiques et des diapositives originales dans leurs collections. Son but est de comprendre le monde derrière ces dispositifs, depuis le fonctionnement mécanique jusqu’à l’impact psychologique individuel, et plus largement sociétal. Il trouve ensuite une modalité de l’appliquer à notre époque, comme s’il faisait la traduction d’une langue morte vers une langue vivante. Zalán s’intéresse vivement à la culture de l’écran qui est souvent traité comme un medium, dans ce cas-ci la fumée. Il souhaite l’utiliser lui-même comme support dans un espace sombre, pour la narration de son œuvre. Il expérimente la technologie LED et cherche un moyen de spatialiser le son qui y sera associé. L’environnement sonore est conçu par Sébastien Robert qui fait des recherches sur l’origine des sons utilisés durant les fantasmagories.
Zalán tient son sujet, son medium et sait quelle technologie incorporer à son projet. Il conçoit des cercles de 3 mètres de diamètre en LED dont la lumière dresse les murs immatériaux, que le public pourra traverser, le tout, dans un espace clos et sombre. La fumée et le son ample et aigu utilisés dans l’installation contribuent à son caractère mystique, les visiteur.e.s qui se déplacent ne sont que des silhouettes. Pour l’artiste, l’expérience de Eigengrau est un premier projet d’envergure et pour lequel il travaille avec un groupe multidisciplinaire (son, chorégraphie, smell design, design produit, production, architecture, vidéo et photographie).
Zalán se passionne pour la création de situations dans lesquelles nous perdons la notion du temps et de l’espace. Selon lui, vivre ses expériences nous permet de nous reconnecter à nous-mêmes et provoquer des sentiments que nous ne vivons pas dans la vie ordinaire. L’obscurité est perçue différemment par chaque individu, aussi bien de façon métaphorique que scientifique ; le sentiment singulier d’être dans le noir, mais aussi les formes qui aparaissent lorsque notre vision s’y habitue. Il s’intéresse aussi au lien entre les sentiments, le corps et l'œuvre ; bien que libre d’interprétation, l'œuvre fonctionne si elle provoque un sentiment spécifique. Zalán fait des expériences également à titre personnel ; il s’entraîne aux rêves lucides, et fait des séances d’isolation sensorielle qui mettent généralement le corps dans un état de tranquillité, et laissent l’esprit vagabonder. Il s’inspire de son propre ressenti pour le retransmettre dans son travail tout en permettant au public d'explorer ses propres sentiments.
Pour chaque projet, Zalán trouve une occasion d’ajouter de la profondeur à la dimension immersive, et de tester de nouvelles expériences. Pour l’un de ses projets récents, Lichtspiel, il recherche l’utilisation des lanternes magiques avant la fantasmagorie ; en analysant chaque élément dans les représentations des lanternes et en traduisant les manuscrits du 17e siècle, il apprend qu’elles étaient utilisées à des fins de propagande par les Jésuites. Il cherche alors à déconstruire le mécanisme de la lanterne et reproduire l’ambiance spirituelle dans une nouvelle installation ; un espace clos qui invite à la médiation, voire le rêve lucide, par la sensation créée par la lumière provenant de l’extérieur. Après avoir expérimenté lui-même afin de comprendre les qualités de la lumière, Zalán est entré en conversation avec un physicien ; le but est de reproduire l’effet des lampes à huile avec des LED, et déterminer les emplacements des sources de lumières et lentilles.
Sur un autre registre, l’artiste a également réalisé un projet commissionné par un hôpital aux Pays-Bas, pour lequel il a dû repousser ses limites; Gloed, qui signifie “éclat” en allemand est supposée tenir 25 ans, et il ne peut pas utiliser de lumières stroboscopiques, de fumée ou de sons graves, éléments qu’il utilise d’ordinaire. Il trouve donc de nouveaux moyens de matérialiser son œuvre et collabore avec une entreprise qui produit des feuilles d’acrylique recyclées. Elles seront disposées près d’une baie vitrée dans le hall d’entrée, permettant à la lumière naturelle de frapper les feuilles et faire apparaître des motifs au sol, différents en fonction du moment de la journée. Cette fois, il se réfère à la technique du vitrail et, une fois de plus, fait évoluer sa palette de médiums immatériels.
Aujourd’hui, Zalán se focalise sur la réalisation de son dernier projet Tisztás, expose ses oeuvres entre les Pays-Bas, la Roumanie, l’Autriche et la Hongrie, et travaille sur la construction d’un pavillon gonflable au Eye Filmmuseum d'Amsterdam, entièrement dédié à Eigengrau.
La fantasmagorie a été un point de départ vers l’exploration des espaces illusoires, des technologies oubliées, et de l’expérience spirituelle.
De la fumée aux odeurs, en passant par la lumière, Zalán nous plonge dans un univers unique, comme un voyage dans un endroit où le temps s’est arrêté.
Tisztás