Prenez un événement quelconque, et demandez aux personnes présentes de raconter ce qu’ielles ont vu, entendu, expérimenté. Imaginons que les bruits courent, et maintenant demandez aux personnes absentes de relater les faits. Nous le faisons toustes, les histoires occupent une place élémentaire dans nos interactions, qu’elles nous appartiennent ou non, jusque dans nos conversations les plus banales. Alors que la perception humaine est forcément fondée sur l’expérience, et divers autres facteurs complexes, comment distinguer l’objectif du subjectif, ou établir une différence claire entre la réalité et un point de vue par rapport à un fait? Et que se passe-t-il quand nos histoires sont véhiculées à grande échelle ? La question fascine les penseur.ses depuis des siècles et laisse place à nombre de théories sur le sujet, constamment alimentées par de nouveaux paramètres sociétaux et l’avènement de nouvelles technologies telles que les TIC et plus récemment, l’IA. Dans cet article, nous nous intéressons à deux projets artistiques, deux scénarios distincts à travers lesquels trois artistes explorent ces éléments ; Land Under Wave II de Andreea Medaret Malina Ionescu étudient l’impact de la réalité scientifique et des légendes rurales sur les communautés des localités Scorusu et Melinesti (RO) tandis que Fringed Objects de Floriama Candea revisite une théorie pseudo-scientifique largement répandue liée aux pouvoirs des pyramides et leur effet sur notre relation au monde.
On the Fringe
Land Under Wave II
Le projet démarre d’un désir personnel de l’artiste Andreea Medar de partir sur les traces de son grand-oncle Marin Seclaman, professeur et chercheur en géologie roumain de renom; de son vivant, il avait commencé à étudier les coquillages logés au sommet des collines de Melinesti, une localité du sud de la Roumanie, et qui se retrouvent dans toute la région, une trouvaille étrange pour un lieu si éloigné du littoral. L’une des raisons pour lesquelles ces coquillages se trouveraient par ici serait que l’océan Téthys aurait autrefois recouvert cette partie du monde, ce sont en réalité des fossiles, empreinte et preuve géologique de l’existence de la mer il y a des millions d’années.
Quand l’occasion se présente en 2023, Andreea et son binôme Malina Ionescu décident de s’emparer du sujet et commencent les recherches sur le terrain. Elles explorent d’abord les alentours de Melinesti, parlent aux habitant.e.s, collectent des informations. Elles apprennent plusieurs choses ; d’abord, que le sol de la région, bien que faisant déjà l’objet d’études géologiques et paléontologiques, est peuplée largement par ces fossiles, au point de se trouver jusque dans les jardins des habitant.e.s. Ensuite, que les habitant.e.s, n’ayant qu’une vague idée des théories scientifiques notamment ce qu’on leur a appris à l’école, ont vécu avec toutes sortes d’histoires qu’ils attribuent à ces objets. Un ancien du village leur partage même un morceau de folklore local : la légende raconte qu’un géant avait l’habitude de s’asseoir sur le sommet de la colline, les pieds dans la rivière Amaradia, et mangeait ces coquillages. Une autre habitante relate la manière dont elle fait le tri en laissant de côté les coquillages pour les broyer et les utiliser pour son potager.
De manière générale, ils représentent une gêne pour la réalisation de travaux qui nécessitent de creuser le terrain. Les artistes voient une multitude d’histoires à défricher qu’elles compilent dans une série d’interview filmées, mais aussi l’importance d’attirer l’attention sur la richesse naturelle du lieu sublimée par ces fossiles. Elles font intervenir Vlad Iorgoni, un jeune étudiant en géologie et passionné de nature, qui s’empresse de collecter des échantillons sur le terrain et les envoyer à analyser au laboratoire de la faculté de Géologie de Bucarest. Le résultat est sans équivoque, ces fossiles ont bien été témoins de l’existence du mégalac Paratéthys il y a plus de cinq millions d’années. C’est précisément cette information qui va propulser les coquillages au rang de trésor local aux yeux des habitant.e.s.
En effet, quand l’équipe s’entretient avec les villageois.e.s sur l’intérêt géologique et paléontologique accordé aux fossiles par l’autorité scientifique, une chose étonnante se produit : tout le monde écoute. Mieux, les gens se mettent à fouiller leurs jardins, collecter ce qu’ielles trouvent, poser des questions pour savoir si tel ou tel objet pourrait avoir un intérêt, une valeur quelconque aux yeux de la science. Parce que l’information scientifique aurait pu garder son simple statut d’information scientifique, et la vie aurait repris son cours. Plus tard, nous apprenons que les villageois.e.s se sont organisé.e.s en groupe sur Facebook pour échanger plus facilement, faisant monter d’un cran l’impact de l’information.
Comment un objet (ou une collection d’objets) qui était là depuis toujours sous nos yeux a soudainement gagné en importance ? L’intérêt artistique était déjà intrigant, mais visiblement insuffisant. Est-ce alors simplement l’intervention de l’autorité scientifique ? Il existe pourtant une variété de contre-exemples dans l’Histoire et il serait probablement erroné d’attribuer ce mérite à la science en intégralité. Car cela n’empêche pas les légendes et les histoires d’exister à côté de cette nouvelle réalité, il s’agit plutôt de comprendre comment nos croyances migrent. C’est bien la croyance de cette communauté qui donne une nouvelle valeur à ces fossiles, allant jusqu’à modifier leur attitude et comportement envers eux. Il est intéressant de noter que ce phénomène s’est produit par un simple effet de bouche à oreille, mais l’histoire du monde nous démontre bien l’efficacité de la méthode, aujourd’hui exacerbée par les technologies de l’information.
Le projet prend enfin forme au mois d’octobre 2023 ; présenté dans l’exposition du festival Simultan à Timisoara dont l’organisation est à l’origine de la production, les artistes dévoilent un film documentaire réalisé en collaboration avec Mihai Medar dans lequel nous y retrouvons les interview des villageois.e.s et les images filmés à l’aide d’un drone survolant les environs. Les fossiles y ont leur place aussi dans un coin de la pièce pour tout visiteur.se curieux.se d’y jeter un œil de plus près.
L’été de l’année suivante, Andreea Medar et Malina Ionescu repartent pour une tournée de recherches, cette fois dans la localité de Scorusu, au nord-ouest de Melinesti. Cet endroit leur est suggéré par Ion Iordache, un politicien local qui reconnaît l’importance des fossiles et cherche depuis longtemps à les préserver sans trop attirer l’attention sur le potentiel de cette ressource. L’équipe est de nouveau rassemblée avec, en plus, Daniela Liseanu, une jeune chercheuse en géologie, pour retourner sur le terrain et collecter de nouvelles pièces. Sur place, ielles rencontrent des villageois.e.s qui leur vantent fièrement les richesses du coin, notamment, les coquillages.
Pour les besoins du projet, les artistes font également appel à Valentin Paraschiv, docteur en paléontologie à l’Institut national de géologie et au Musée national de géologie de Bucarest, pour obtenir de la documentation, notamment des cartes, et éclaircir les données qui vont nourrir leur projet. Leur choix se portera de nouveau sur une présentation documentaire, bien que plus minimaliste cette fois, et l’installation utilise les codes d’un musée scientifique, une manière pour les artistes d’interroger sur la fine ligne entre la science et les légendes, de montrer leur propre perception, et d’inviter les visiteur.ses à se questionner sur la leur.
Fringed Objects
Le projet débute quand l’artiste Floriama Candea se penche sur l’existence d’une pyramide aux origines et à l’histoire curieuses qui se situe à la marge de la ville de Pitesti en Roumanie, sur le site de la station d’épuration. Elle a été construite à l’initiative du ministère de l’Agriculture et le conseil national pour la science et la technologie dans les années 1980, sous le règne du dictateur communiste Nicolae Ceausescu. Conçue à l’image de la pyramide de Khéops, ce nouveau Laboratoire National de Recherche Fondamentale est placé sous la direction de Marioara Godeanu, docteure en biologie et chercheuse dans le domaine de l’épuration des eaux résiduelles. Entre 1986 et 1992, des expérimentations y seraient menées sur l’impact du supposé “effet de pyramide” sur la purification de l’eau, la germination des graines et autres phénomènes biologiques. Il n’y a malheureusement que très peu d’informations et de témoignages liés aux recherches véritablement menées, ce qui place d’emblée cet endroit dans une zone spéculative dans l’imaginaire collectif. La pyramide en tant que tel étant déjà sujette à toutes sortes de légendes et chargée d’une symbolique toute particulière dans bon nombre de cultures à travers le monde, il est naturel que le mystère qui entoure les possibles expérimentations extravagantes conduites pour le compte d’un régime politique obscur, alimente les esprits. Pourtant, suffisamment de scientifiques au fil du temps ont étudié ce prétendu phénomène, au point de le classer parmi les rangs de la “pyramidologie”, un domaine appartenant aux pseudo-sciences qui néanmoins continue de fasciner. Les lignes se brouillent d’autant plus que si les pseudo-sciences ne se basent pas sur une démarche scientifique, ni ne bénéficient d’une reconnaissance des pair.e.s, la pyramide de Pitesti, elle, a bien été fondée par une scientifique reconnue, du moins autrefois.
Alors quand Floriama décide de s’emparer du sujet, elle commence par étudier les théories énoncées par le laboratoire, et essaye de comprendre l’effet de pyramide. Au cours de ses recherches, elle discute avec Charles Berville de l’association Climato Sfera et Matei Georgescu de l’Université Technique de Génie Civil de Bucarest pour comparer les méthodes d’épuration de l’eau, ce qui va lui permettre de faire la part des choses entre une réalité scientifique, technique et appliquée, et une théorie infondée. Maintenant en pleine phase de conception, elle se décide à créer trois pyramides qu’elle va réaliser en plexiglas, à travers lesquelles elle va projeter un hologramme qu’elle appelle “vidéo-poème”. Chaque vidéo-poème fait l’objet d’un récit autour d’un sujet observé et étudié au cours de l’histoire aussi bien dans les sciences naturelles que dans les sciences humaines, resté sans réponse définitive et qui fascine les esprits : l’eau pure, la croissance et la décomposition des matières organiques, et la définition d’une limite. Elle intègre des éléments scientifiquement prouvés tels que la structure moléculaire de l’eau par exemple, mais se focalise sur l’aspect spéculatif des théories énoncées autour des sujets, n’apportant aucune réponse véritable au spéctateur.rice. Pour réaliser les hologrammes, elle écrit les textes d’accompagnement qui servent également de script pour l’IA qui va générer les images et nourrir les récits. Elle y appose même une voix générée, dans le style de Sir David Attenborough, qui vient ajouter un effet presque solennel, ce qui a pour impact de dérouter d’autant plus le public. Le choix de l’Intelligence Artificielle pour ce projet n’est pas anodin ; l’artiste souhaite faire un parallèle entre la pseudo-science et l’IA. Car nous partageons la même fascination pour les technologies dont les mécanismes nous échappent que pour les pouvoirs magiques des pyramides. Mais pourquoi réagissons-nous de cette manière face à l’inconnu, ou à l’incompris plutôt ? Et que devrions-nous croire de cette voix qui semble pourtant tout droit sortie d’un documentaire de la BBC ? Floriama soulève des questions importantes sur la nature de nos certitudes en montrant que l’évolution constante de la science, l’afflux de théories diverses autour d’un même sujet, la place dans une position de fragilité. Il se crée alors une opportunité pour ceux et celles qui écoutent, de modifier leurs croyances sans pour autant être capables de différencier le vrai du faux, (puisqu’au final rien n’est réellement prouvé) pour finalement adhérer à des idées basées sur leur propre perception. Et tout cela est amplifié par l’imagination humaine.
Ici l’IA sert le projet non pas comme un outil d’expérimentation artistique mais comme une démonstration du fonctionnement de notre propre esprit. Rien de plus logique en soi quand nous savons que les algorithmes sont alimentés par des cerveaux humains. Même avec toutes les preuves tangibles de son caractère factice, en passant par son impact social et écologique considérable, nous continuons de vivre avec l’impression que c’est un organisme indépendant, autonome, voire autodidacte. Il en va de même pour les grandes pyramides d’Egypte ; si les preuves effacées par le temps ouvrent une voie spéculative quant à leur origine, il est néanmoins prouvé qu’elles n’ont rien de magique, ni par leur forme, ni par leur fonction. Et cela vaut pour toutes les pyramides. Tout en sachant cela, Floriama invite le public à faire l’expérience de son installation en se posant en observateur.rice.s de ses propres mécanismes de compréhension, et en revisitant sa relation aux mythes qui le captivent.
Les histoires comme liant de l’humanité
Les histoires ne font pas seulement état d’un moment précis, elles sont intimement liées à nos croyances personnelles et collectives, qui elles-mêmes fondent nos sociétés et déterminent le fonctionnement des communautés auxquelles nous appartenons.
A noter que “croyance” ne renvoie pas nécessairement à la religion, le prisme est large. Par exemple, d'une manière très simplifiée : un système économique est un échafaudage de règles basées sur la croyance collective en la valeur “argent” et la confiance mutuelle entre citoyens, institutions et commerces. D'ailleurs, lorsque cette confiance se rompt, cela donne généralement lieu à de graves crises économiques et sociales. Si demain nous arrêtions de croire collectivement à l’argent, cela ne nous empêcherait certainement pas de vivre puisque l’argent ne se mange pas ni ne se boit, mais nous devrions nous ré-organiser, collectivement encore, avec de nouvelles règles basées sur de nouvelles valeurs. Puisque la bonne marche de la société dépends majoritairement donc de nos croyances à un système et la confiance que nous plaçons dans nos semblables, il est alors évident que le rôle des histoires qui les créent soit si crucial.
Malina et Andreea, sans le savoir, ont eu un réel impact lors de leurs visites à Melinesti, en ajoutant un degré de vérité scientifique, elles ont contribué à créer une nouvelle version de l’histoire auprès de la communauté, et les actions s’en sont suivies : “nous croyons que ces coquillages sont importants, alors à partir de maintenant nous allons les préserver et perpétuer ce comportement”. Cela n’empêche pas aux autres mythes et légendes d’exister dans l’imaginaire collectif en parallèle. L’impact des mystères qui entourent les pyramides est bien plus complexe parce qu’il faut retracer des siècles entiers de découvertes historiques, théories scientifiques, et concepts philosophiques pour commencer à comprendre le phénomène. Tout ceci s’emmêle d’autant plus si on étudie la fine frontière entre sciences et pseudo-sciences, l’article de Raluca Bujor sur la question apporte des éléments de réponse qui valent le détour. Entre les pyramides de Floriama et les fossiles d’Andreea et Malina, telles qu’elles nous le présentent dans leur exposition, c’est une affaire d’échelle. Le bouche à oreille, d'une part, est un véhicule d’histoires vieux comme le monde qui a montré son efficacité toute particulière à l’échelle d’un petit groupe de personnes qui se connaissent et se font mutuellement confiance. Les technologies de l’information depuis le premier télégraphe au dernier Iphone d’autre part, ont contribué à connecter des individus de tous horizons, adhérant parfois à des systèmes de valeurs et croyances différents, à se réunir autour de sujets de fascination communs. La confiance se cree, de nouvelles communautés virtuelles émergent, les histoires circulent, et les croyances se forment. Mais dans la course effrénée au perfectionnement de ces technologies, l’IA représente un enjeu de taille dans la véhiculation d'histoires et potentiellement pour la transformation de nos croyances, certaines fondamentales pour notre société et pour les communautés auxquelles nous nous identifions. Ici, Floriama n'énumère pas les risques, ni ne se positionne politiquement. Elle place néanmoins la réflexion critique au premier plan tout en offrant un niveau de lecture plus flexible. Dans l’exposition On The Fringe les artistes font coexister cette échelle en nous mettant dans une posture d’explorateur.rice.s ; elles nous plongent dans une aventure documentaire, tout en nous projetant dans un récit alternatif, mais toujours par le biais des histoires, mythes et légendes qui bercent l’humanité.
Les installations sont visibles à la galerie WASP (Working Art Space & Production) à Bucarest du 13 au 27 novembre 2024, et une table ronde avec les artistes, la philosophe Raluca Bujor et le géologue Valentin Paraschiv aura lieu le 14 novembre à 18:00. L’exposition est une invitation au voyage entre Melinesti, Scorusu, Pitesti, et aussi Gizeh par extension, à travers les âges, depuis le Miocène à aujourd’hui, mais surtout, dans les profondeurs de notre imagination.
Land Under Wave II
Artistes : Andreea Medar & Malina Ionescu
Video : Mihai Medar
Recherche : Vlad Iorgoni, Daniela Liseanu, Valentin Paraschiv
Production : Simultan, Obsolete Studio, Qolony
Partenaires : Faculté de Géologie et de Géophysique, Institut Roumain de Géologie, Musée National de Géologie
Nous remercions tout particulièrement les communautés de la région de Melinesti et de Scorusu.
Fringed Objects
Artiste : Floriama Candea
Production : Cristian Balas, Marius Vatamanu
Recherche : Charles Berville, Matei Georgescu, Raluca Bujor
Soutenu par : Qolony
Partenaires : association Climato Sfera, Université Technique de Génie Civil de Bucarest, WASP
On the Fringe est organisé par l'association Qolony - La Colonie pour l'Art et la Science et est cofinancé par l'administration du Fonds Culturel National (AFCN).