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Mark IJzerman

Diane Pricop
20.02.23
“J’ai appris que positionner le public entre différents éléments dans le même contexte, ça marche. [...] Il s’agit de trouver différentes façons de raconter une certaine situation.”

L’un des intérêts des projets interdisciplinaires est précisément de mettre en perspective différentes facettes d’un même sujet. Ils permettent de créer une rencontre entre différentes personnes avec différentes visions, qui à prime abord, n’auraient pas eu de raison de se retrouver au même endroit. C’est l’un des aspects que Mark IJzerman a souhaité explorer à travers pier pressure et qui selon lui, donne son caractère unique à ce type de projets artistiques. Après un début en musique, il a peu à peu renforcé le caractère utile, voire politique de ses projets, en y intégrant les valeurs humaines et écologiques.

La famille de Mark est originaire de la province côtière de Zeeland aux Pays-Bas, région marquée par les grandes constructions de barrages, écluses et digues dans la seconde partie du XXe siècle. Petit, il est impressionné par les histoires que lui racontait son arrière-grand-mère qui elle-même portait encore les vêtements traditionnels de la région. Il grandit à Eindhoven, où il connecte avec la musique dès son enfance. Ses parents le poussent à choisir un instrument, et il jette son dévolu sur le clavier électronique pour se rendre compte assez vite que le clavier n’est pas très populaire auprès des groupes de musique. Dans son adolescence, il intègre néanmoins quelques groupes, mais surtout, il commence à composer de la musique sur son ordinateur.

Ses premières frustrations apparaissent au lycée quand son professeur de musique exprime son dédain pour la musique électronique. Il en fait l’objet de ses études supérieures à l’école d’art d’Utrecht qui propose un double cursus musique et technologie, un peu trop axé sur cette dernière à son goût. Il s’y retrouve un peu mieux, mais se sent lassé par les règles établies dans la musique occidentale et désire approfondir ses connaissances de façon plus ouverte. Au début des années 2010, Mark obtient son diplôme et entame sa carrière professionnelle. Il enchaîne des petits jobs dans lesquels il fait du son pour des publicités, et refuse son premier gros contrat ; il estime que le travail proposé ne correspond pas à ses valeurs, une décision difficile pour n'importe quel jeune diplômé en arts, mais qui donne le ton pour les futurs choix de l’artiste.

Pendant son stage chez Sound and Music à Londres, il travaille sur un projet appelé “minute of listening”. Il s’agit de développer une méthode éducative pour les élèves d’école primaire qui consiste à leur faire écouter un son pendant une minute, et les laisser imaginer ce qu’il pourrait être. Puis on leur donne la bonne réponse, et ils.elles ré-écoutent. L’expérience peut s’arrêter là, ou bien continuer en ouvrant une discussion sur la culture, la géographie, etc. Cette formule propose un point de vue différent sur l’éducation musicale, un élément essentiel qui séduit Mark. De retour aux Pays-Bas, il essaye de répandre la méthode dans les écoles, mais le travail de diffusion s’avère être fatiguant. Il réussit néanmoins à la faire intégrer dans quelques organisations, puis devient enseignant dans l’école où il a étudié.

En parallèle, il entre dans un collectif d’art sonore appelé Soundlings. Il réunit des jeunes artistes son et musicien.ne.s, fraîchement diplômé.e.s, tou.te.s se confrontant au même dilemme : comment vivre en tant qu’artiste ? Ensemble, ils montent des projets divers et organisent un groupe de réflexion hebdomadaire sur des thèmes qui n’ont pas été abordés pendant leurs études. Les discussions sont d’une part philosophiques comme le son dans la vie de tous les jours, d’autre part orientées vers d’autres domaines comme les jeux vidéos ou le design, mais aussi pragmatiques comme les financements de projets artistiques. Grâce à Soundlings, Mark gagne en confiance pour s’affirmer en tant qu’artiste.

Il continue de collaborer avec d’autres organisations et artistes, conçoit le son pour des œuvres. Il fait notamment de la R&D pour une start-up qui crée "crdl", un dispositif qui facilite la communication avec les personnes atteintes de démences, par le toucher et le son. En plus d’être un dispositif médical technologique, c’est un objet utile et poétique. Alors que Mark est principalement attiré par l’élément de conception, ses interventions sont de courte durée. Puis en 2016, les choses changent ; il produit la performance audiovisuelle Presque Vu à la demande des organisateur.rice.s de FIBER Festival qui ne lui donnent que peu de directives. Cette dernière collaboration marque le début de la carrière artistique de Mark.

Photo credit : Lisanne Lentink

Il fait ensuite la rencontre de Sébastien Robert ui lui vient en aide pour Time Shift, une rencontre importante puisqu’elle est l’aube d’une amitié personnelle et professionnelle. Mais malgré ses avancées, Mark cherche encore ce qu’il souhaite exprimer avec son travail, et c’est justement grâce à une résidence au Chili avec Sébastien en 2019, qu’il trouve des éléments de réponse. Son voyage l’inspire à axer ses recherches sur l’écologie, et d’en parler à travers la technologie dont Mark maîtrise les outils. Plus que cela, l’artiste découvre l’amour du terrain ; il apprécie travailler avec des experts et des données ouvertes, mais comprend qu’il faut être sur le terrain pour ressentir et connecter toutes ces données. Et comme l’art doit pouvoir soulever des questions difficiles, leur performance As Above, So Below explore la façon dont on peut aborder la friction entre écologie et technologie. Ainsi, ce projet devient un tournant majeur pour son approche artistique, et la résolution de cette friction, une force motrice pour sa pratique.

En 2020, Mark commence à enseigner dans le master Ecology Futures à l’Institut de Maîtrise des Cultures Visuelles; dans la lignée de sa démarche, il emmène les étudiant.e.s sur des anciennes mines ou sites fermés, pour y examiner les différents strates, qu’ils soient géologiques ou sociaux, puis des œuvres d’art en découlent. L’artiste se sent épanoui, il apprend beaucoup de ses élèves, tout en continuant son travail de recherches et d'expérimentation des technologies. Avec Humans, Talk To Me, l’IA fait son apparition ; cette installation invite le public à s’allonger dans des filets de pêche et discuter avec la mer du Nord elle-même (de façon spéculative). Après avoir recherché les textes sur la mer du Nord, dont la plupart sont en réalité techniques, les créateur.rice.s ont entraîné une IA à se centrer sur la littérature poétique et à converser afin de “créer une voix” de la mer. De la même façon, Mark utilise l’IA pour élaborer des conversations entre les humain.e.s et d’autres espèces et créer une proximité, comme avec les balanes pour Conversation with crustaceans.

Avec le temps, la mer prend de plus en plus de place dans les projets de Mark, un élément crucial de l’histoire des Pays-Bas et qui préoccupe pour le futur. Le travail sur les crustacés lui permet aussi de renouer avec son enfance ; les conservateur.rice.s du Flood Museum, situé dans la province de Zeeland, séduits par son travail, le sollicitent pour faire parler certains objets de leur collection, un projet plutôt technique et actuellement en cours.
pier pressure est certainement une première pour Mark puisque l’aspect technique y est moins marqué et le son moins central. Aussi, le type de recherches effectuées pour l'œuvre était un élément qui lui manquait, et et les subventions qu’offrent une organisation comme S+T+ARTS, est une aubaine pour les artistes qui souhaitent approfondir un sujet.

Parmi les prochaines étapes, le projet doit être présenté Musée Maritime de Rotterdam, l’artiste continue de transmettre les valeurs d’engagement à travers l’enseignement, et d’organiser des rencontres et laboratoires de recherches avec d’autres artistes. Mark et Sébastien se retrouveront également pour une résidence en juin 2023, cette fois à Svalbard dans l’Arctique. Ils s’intéressent à l’exploitation minière sous-marine et son impact sur les cultures indigènes. Enfin, pour ce qui est de futures envies, Mark voudrait poursuivre ses recherches sur le non-perceptible à l'œil nu, et rendre visible au public cette friction avec nos besoins.

Pour Mark IJzerman, il est évident que l’art est bien plus qu’un moyen d’expression, c’est un vecteur de changement, et l’acte artistique est avant tout un acte politique.

Ses œuvres nous invitent à prendre du recul, poser un regard autre sur ce qui nous entoure et remettre en question nos choix. D’une certaine façon, elles incarnent déjà le changement.