Les artistes ont toujours abordé des sujets universels tels que les émotions ou l’identité, ainsi que les problématiques contemporaines à leur époque. Pourtant les œuvres d’art ne sont pas conçues dans le but d’apporter une réponse, mais plutôt pour créer et rendre visible une certaine perspective liée au sujet abordé. Dans son kit de survie en milieu masculiniste, Marion Thomas a choisi de toucher à des thèmes sociétaux complexes et sensibles, simplement en mettant en parallèle les histoires d’autres individus avec la sienne. Ses projets sont en réalité le résultat de longues réflexions menées au fil des ans mêlées à sa propre introspection.
Marion Thomas
Issue d’un milieu populaire, Marion grandit à Évry. Dès l’âge de cinq ans, elle commence le théâtre pour pallier ses difficultés à s’exprimer, mais perd son intérêt à l’adolescence. Solitaire et renfermée, elle se réfugie dans la littérature et les jeux vidéos pour lesquels elle se passionne toujours aujourd’hui. Elle reçoit sa première console à six ans et passe beaucoup de temps sur internet à lire et se divertir dès qu’elle reçoit son premier ordinateur. Vers ses treize ans, son frère l’initie aux jeux en ligne. Avec son casque et son micro, elle se branche sur Counter Strike mais face aux insultes misogynes violentes des autres joueurs, elle baisse rapidement les bras. Les filles ne sont clairement pas acceptées pour le simple fait d’être des filles, aussi, et à chaque fois qu’elle apparaît dans le jeu, Marion se fait éliminer à répétition ne lui laissant que quelques secondes de vie. Elle continue alors de jouer, mais en local, sans interactions avec la communauté virtuelle.
Les études supérieures permettent à Marion de sortir de son milieu social, et de s’ouvrir culturellement à un monde qui lui semble peu accessible jusque-là. Elle quitte la région parisienne pour la première fois au moment d’aller faire ses études à la fac de Lettres de Nantes d’où elle ressort diplômée d’un master en recherche théâtrale. Via la littérature spécialisée sur le théâtre de la foire du XIVe siècle, elle renoue avec son domaine. Pendant longtemps, elle ne s’était pas autorisée à reprendre ce qu’elle avait abandonné étant plus jeune, et elle se remet à jouer la comédie. Après les études, elle intègre des compagnies de théâtre et enchaîne quelques projets, notamment une pièce interactive dans laquelle le seul personnage est une femme tiraillée entre la nécessité d’adopter un mode de vie durable et autonome, et sa passion pour les jeux vidéos. Nous apprenons alors que les jeux vidéo peuvent servir à s’organiser en collectif et créer des imaginaires communs. Le public est branché sur écran à partir duquel il peut choisir un scénario et ainsi influencer la narration. La pièce fait évidemment écho au vécu de Marion, et très vite, elle réalise que l’écriture des sujets l’intéresse, ainsi que de jouer dans ses propres pièces.
Elle passe toujours beaucoup de temps sur internet qui devient essentiel dans son processus de création et principale source d’inspiration. Elle s’intéresse à T.A.Z: Temporary Anonymous Zone, un ouvrage d’Hakim Bey dans lequel il décrit un internet utopique dans lequel la société civile s’organise pour lutter et s'émanciper du capitalisme. Elle se met alors à suivre l'évolution de groupes alternatifs comme les fameux hacktivistes Anonymous sur la plateforme 4chan, ou les body hackers connus pour implanter des corps étrangers dans le leur à titre expérimental et avec une vocation open source, notamment Sapiens Anonym. C’est en partant à la découverte de toutes ces sous-cultures qu’elle tombe sur les incels, le groupe avec lequel elle va passer le plus de temps.
Après cette période de petits projets, elle s’installe à Lausanne où elle reprend un master de mise en scène, elle y passe quatre ans. Son expérience de l’espace public est différente de celle de la France, elle juge la société civile suisse plus à l’initiative quand il s’agit de prendre la défense des femmes. Au sortir du master, elle entame l’écriture de sa toute première pièce kit de survie en milieu masculiniste. Comme nous le savons, nous sommes en 2018, et Marion jusque-là, a suivi l’évolution des incels à travers les forums Reddit. Elle revient sur son expérience traumatisante des jeux vidéo en ligne et se compare à Elliot Rodger qui lui, s’était intégré dans une large communauté virtuelle grâce à World of Warcraft. Si leurs seules différences étaient le milieu socio-économique et le genre, leur expérience respective de la vie sociale semblait plutôt similaire.
Marion réfléchit beaucoup à la violence et aux troubles mentaux ; les femmes ont plus souvent tendance à intérioriser, recourir à l’automutilation par exemple, alors que les hommes extériorisent. L’écrivaine et activiste Rebecca Solnit, dont elle s’inspire, souligne que même si Elliot Rodger avait des problèmes psychologiques qui l’ont poussé au bout de ses pensées, il serait erroné de croire que son geste est isolé. D’autres avant et après lui ont fait le pas pour les mêmes raisons. Parce que nous partageons tou.te.s une culture dans laquelle il est profondément ancré que l'homme mobilise sa force physique, et que le patriarcat dans l’air ambiant de notre société divise les femmes et les hommes entre statut de victime et de bourreau. D’une certaine manière, légitimer la dimension systémique du geste d’Elliot permet de faire bouger les frontières du problème global.
La misogynie est donc partout, mais internet est particulier dans le sens où il a permis de propager et donner une place spéciale aux discours extrêmes, et Marion l’a bien vécu. Bien que les femmes s'affirment maintenant de plus en plus dans les communautés de gamers, elles continuent encore de subir des raids masculinistes. La période du Covid a contribué à accentuer ce phénomène et radicaliser des comportements inquiétants, le cyberharcèlement a pris le relai et les femmes sont toujours les premières victimes des discours de haine en ligne. Mais il y a 50% d’hommes sur la planète, alors Marion sait que nous devons tou.te.s faire l’effort de travailler ensemble pour assurer plus d’inclusivité. Elle sait aussi que forcer une idée sur un.e individu.e n’est pas la clé du changement des mentalités, aussi elle s’emploie à créer un espace accueillant à travers ses pièces où l'empathie est de mise, et où chacun.e peut repartir avec sa propre idée du sujet. D’un point de vue personnel, l’écriture de ce projet lui permet de s’exorciser pour enfin passer à autre chose.
De retour à Nantes, elle revisite le sujet de la masculinité cette fois à travers le musc, ingrédient tant convoité depuis des siècles pour la confection de parfums et pour ses supposées propriétés aphrodisiaques puissantes. C’est en réalité la glande du chevrotain porte musc, animal classé “vulnérable” à cause du braconnage. Ce projet se présente sous la forme d’un escape game qu’elle conçoit pour l’école d’architecture de Nantes. Le thème principal est la préservation de la biodiversité qu’elle reprend plus récemment dans un nouveau projet sur les merlus. Bien que l’on ne connaisse pas beaucoup de choses sur ce poisson, il est l’un des plus consommés en France. Pour donner une idée de l’ampleur de la situation, il est difficile de les trouver plus vieux de 5 ans alors qu'ils peuvent en vivre 20.
Pour ce projet, un groupe de scientifiques a contacté Marion. Ils.elles créent des algorithmes pour suivre les variations de la population de poissons dans les océans, mais pour se faire, ils ont besoin de l’aide des pêcheur.e.s. Les données partent ensuite au conseil européen qui va ajuster sa politique de pêche pour justement éviter la surpêche. Cela implique forcément un impact négatif sur les pêcheur.e.s, qui en retour sont réticent.e.s à communiquer avec les scientifiques. C’est là que Marion intervient ; elle va tenir un journal de bord lors des rencontres entre pêcheur.e.s et scientifiques, qui fera ensuite l’objet d’une pièce de théâtre autour du merlu, duquel elle s’est prise d’affection entre-temps. Il fait partie des espèces de la biodiversité “non charismatiques”, c'est-à-dire qu’il n’est pas suffisamment populaire comme le dauphin ou le tigre dans notre imaginaire pour favoriser des subventions dans le cadre des activités de préservation. Quelque part les merlus et les incels ont cela en commun ; ils manquent du charisme nécessaire pour vivre en paix et éveillent un sentiment de tendresse chez Marion.
Marion Thomas choisit des thématiques contemporaines complexes et délicates, sujettes à débats, qu’elle aborde toujours de façon introspective.
En partageant son regard bienveillant, elle transmet des messages puissants et parvient à mouvoir les frontières des préconceptions avec lesquelles nous vivons.
Marion Thomas
Kit de survie en milieu masculiniste