Pyrocumulus

Projet

Pyrocumulus

La planète s’embrase. 

L’année 2023 a battu tous les records, laissant les incendies ravager des millions d’hectares de terre du Canada à Hawaii, en passant par le bassin méditerannéen, et faisant des habitant.e.s de ces régions des habitué.e.s des catastrophes écologiques. Les feux de forêt, qu’ils soient d’origine naturelle ou pas, se multiplient de façon exponentielle, un symptôme significatif de l’impact humain sur son environnement. Et cela n’échappe pas à l'artiste-chercheuse Alizée Armet qui propose une manière singulière de comprendre ces feux à travers son projet Pyrocumulus; à la croisée de la biologie, de la réalité augmentée et de l’histoire des massifs forestiers des Landes, elle explore les modes de communication des arbres pendant et après ces épisodes climatiques.

Pour Alizée, tout commence à l’été 2021 alors qu’elle est chez sa famille (à Labenne dans les Landes) près d’Anglet dans les Pyrénées-Atlantiques. D’abord l’odeur, puis l’immense nuage de fumée annoncent l’incendie de la forêt de Chiberta, toute proche. Bien que le sujet des méga-feux la taraude depuis un moment, c’est celui-ci qui déclenche en elle la volonté d’en faire l’objet d’un projet. Car il s’ensuit une médiatisation extraordinaire due au fait que la région subit trois incendies majeurs pendant cette période, et que dans le reste du monde il se produit la même chose. En plus de cette effervescence d’informations, les comportements des individus face aux feux interpellent Alizée ; en faisant ses recherches, elle tombe sur des personnes se filmant devant les flammes, que ce soit pour faire de la sensibilisation ou simplement créer du buzz. Alors elle se pose la question : comment a évolué notre rapport à la forêt ? Notre usage des outils technologiques a-t-il créé ou contribué à notre distanciation avec la nature, et par extension la catastrophe naturelle ?

Ces comportements sont en réalité culturellement ancrés dans les civilisations occidentales. L’histoire de la forêt de Chiberta donne des pistes de compréhension ; la zone a connu beaucoup de modifications géographiques dues à la volonté de détourner l’embouchure du fleuve Adour pour faciliter le commerce maritime, et les premiers grands travaux remontent au Moyen-Age. Les modifications du cours du fleuve ont laissé des traces de sable sur lesquelles Napoléon III au XIXe siècle a planté la réserve artificielle de pins que nous connaissons sous le nom de “forêt de Chiberta”. Esthétique mais aussi utile par son rôle d’assainissement, elle est peu à peu devenue une zone de loisirs. D’ailleurs, le massif landais, artificiel, n’a été planté que pour répondre à un besoin spécifique. Pourtant les exemples de transformation de territoires naturels pour assurer les besoins humains remontent aux les premières civilisations, mais dans le monde occidental, la logique se développe jusqu’en philosophie (Descartes, Rousseau..) qui à son tour influence la politique et la société. Ici, l’arbre est un bien de consommation comme un autre, ce qui expliquerait notre rapport distant.

Alizée, qui a déjà une idée du projet qu’elle va réaliser, approfondit sa recherche en partant sur le terrain accompagnée de sa collaboratrice graphiste Isabelle Lazcano, où elles collectent des informations pendant deux à trois mois après les incendies des Landes. Dans ce décor macabre, où bois et sols sont calcinés, elle découvre des champignons bien vivants au pied des arbres. Elle sait déjà qu’ils communiquent par des réseaux de mycélium, mais pas que cette communication continue après la mort de l’arbre. Ce phénomène est dû aux “mycorhizes”, un terme qui désigne le résultat de l’union entre un champignon et la racine de la plante. Tout se passe sous terre. Lorsque l’union est en déséquilibre, par exemple quand la plante meurt, le champignon peut recycler la masse organique morte de la plante afin de lui générer une nouvelle descendance, et continuer à se développer. En fait, la présence des mycorhizes accélère considérablement la régénération et la prolifération des plantes.

L’artiste pousse la réflexion en mettant l’histoire du massif forestier des Landes et le fonctionnement des mycorhizes en miroir ; ces arbres sont pour elle des mutants, à la fois colonisés et fragiles. Ils ont été implantés par les humain.e.s en monoculture ce qui les rend plus vulnérables aux maladies et à la propagation des feux, mais ont aussi leurs propres moyens de survie. En parallèle, elle découvre le travail de Stephen Pyne qui parle de l’ère “pyrocène” ; pour lui, la maîtrise du feu par les humain.e.s est devenue néfaste de manière durable pour l’environnement au moment de l’utilisation des combustibles fossiles. Celle-ci a contribué à aggraver les effets du réchauffement climatique, causant des méga-feux qui à leur tour amplifient le réchauffement climatique dans un cercle vicieux sans fin. Leur fumée et les cendres s’amassent en nuages qui contiennent diverses données biologiques. Le projet portera le nom de ce type de nuages : Pyrocumulus.

En 2022, Alizée répond à l’appel à projet de Cultures Connectées porté par la DRAC et la région Nouvelle-Aquitaine, qui requiert une finalité démonstrative. Son choix de partenariat culturel se porte sur Accès Cultures Electroniques, où aura lieu l’exposition de son installation, et où elle rencontre Jean Jacques Gay, directeur de l’association qui la conseille sur la direction artistique du projet. L’artiste travaille maintenant sur sa réalisation ; l’idée est de recréer le système de communication des arbres après incendie, le mettre en parallèle avec nos outils technologiques et le rendre interactif pour le public. Pour mettre tout cela en œuvre, elle fait appel à Patxi Bérard et Denis Geral, deux ingénieurs de l’ ESTIA qui l’aident à développer les dispositifs dont elle a besoin.

L’installation est composée de quatre pôles représentant quatre arbres carbonisés imprimés en 3D, faits à base de filaments de cellulose recomposée : un chêne, un pin, un sapin et un bouleau. Près de chaque sculpture, un socle surélevé sur lequel repose une tablette tactile qui transmet une image correspondant à son arbre et réalisée par photogrammétrie, une technique de modélisation 3D utilisée pour mesurer et reconstituer une scène. Ces arbres contiennent des informations numériques, dont leurs coordonnées GPS, et ne peuvent être révélés que par les tablettes. Le public est alors invité à activer les tablettes qui interagissent entre elles grâce à la réalité augmentée collaborative, un outil qui permet à la fois de superposer des éléments virtuels calculés par un programme informatique sur une image, et d’influencer les données d’une tablette à une autre. A l’activation d’une des tablettes, sans ordre précis, une bulle de savon apparaît qui finit par tomber et se cristalliser dans le sol si une autre tablette dans la pièce n’est pas active. Cela incite le visiteur.rice à interagir avec l'œuvre et avec les autres participant.e.s, de se déplacer autour de l'œuvre et de se relayer pour continuer à la faire vivre. À l’image des mycorhizes qui échangent des nutriments, le public endosse ce rôle pour communiquer des informations relatives aux arbres via les tablettes.

 

L’analogie du nuage est également présente ; Pyrocumulus ne fait pas seulement référence à la fumée, mais aussi au cloud internet, un autre nuage artificiel qui contient des données, crée du dioxyde de carbone bien réel et pèse donc considérablement sur l'environnement. Pour qualifier son installation, Alizée parle d’esthétisme moléculaire en référence à Eugene Thacker, et en opposition au biomimétisme qu’elle juge solutionniste, ou au “wood wide web” qu’on emploie de plus en plus pour comparer les systèmes de réseau informatique avec le végétal. Ainsi, son travail est présenté à Accès Cultures Électroniques en 2022 lors de exposition collective “Design des signes, de l’œuvre à l’usage” aux côtés d’Hervé Fischer et de Grégory Chatonsky. Pyrocumulus est ensuite exposé à ISEA en 2023, mais pour Alizée, c’est surtout le début d’une réflexion liée à la déconstruction d’une vision humaine imposée au monde du non-humain. Le projet s’inscrit également dans la lignée d’une recherche plus vaste qui interroge l’impact de la vision anthropocentrique appliquée sur le vivant.

Pyrocumulus ne cherche pas à répondre à un problème, ni même à reproduire la réalité ; au contraire, il nous invite à vivre une expérience de l’expression végétale. 

Pourtant, Alizée Armet touche la corde sensible et aborde des enjeux bien réels en choisissant la voie de l’imaginaire et de l’empathie.

Artiste
Alizée Armet

Collaborations
Isabelle Lazcano – Graphic Design
Jean-Jacques Gay – Accès Cultures Electroniques
Patxi Bérard – ESTIA
Denis Geral – ESTIA
Le Second Jeudi 
Centre National de la Propriété Forestière – CNPF

Artiste

“Je dis souvent que je crée des machines spéculatives et non des installations car j’émet une réflexion sur un futur possible tout en faisant écho au présent.” Quand il s’agit de projeter un avenir possible à travers une œuvre, il existe une idée reçue, hors du milieu culturel, que le projet proposé doit avoir une fin bien réelle dans le présent. Pourtant la démarche artistique par essence n’est pas solutionniste, et si elle l’est, elle ne l’est que par le biais d’une narration dans laquelle le projet s’inscrit. Alizée Armet se range du côté des artistes qui expérimentent les voies possibles futures d’un problème actuel sans fournir d’utilité à ses installations autre que celle de l’imaginaire. Son thème de prédilection est le non-humain, notamment la relation entre les éléments naturels et l’influence humaine sur celle-ci, sujets qu’elle aborde par l’utilisation des BioMédias.

Fille de militaire, Alizée vit une enfance mouvementée. Le travail de son père pousse sa famille à déménager fréquemment, elle passe du temps dans diverses régions du territoire français, souvent reculées, et en Europe. Ces expériences jouent un rôle important pour son orientation. La période pendant laquelle ils.elles vivent sur l’île de la Réunion est paradoxale pour elle ; c’est un moment durant lequel elle passe du temps dans la “jungle” et reçoit son premier ordinateur en même temps, une coexistence entre ces activités qui alors paraît antagonique, mais dont on retrouve des éléments jusque dans ses futures oeuvres. Enfin un autre évènement la marque ; alors que sa famille visite Dubrovnik, elle se souvient des traces d’obus sur les murs de la ville. Alizée sait déjà qu’elle veut s’engager dans une voie qui lui permette de sensibiliser aux sujets qui la touchent. Mais elle souffre de dyslexique et de dysorthographie ce qui l’encourage à choisir l’art comme moyen d’expression.

Après un parcours scolaire classique, elle intègre l' Ecole Supérieure d’art des Rocailles à Biarritz puis fait son master à l' Ecole Supérieure de l’Agglomération d’Annecy. Pendant ses études, Alizée commence à traiter les réflexions conceptuelles autour de la nature et la culture mais ne veut pas se limiter aux sujets de représentation. Elle sent qu’elle a du mal à trouver les matériaux adéquats pour transmettre ses idées, ni même à forger ses concepts et juge ses œuvres trop naïves. Mais en 2013, lors d’un stage à la Fonderie Darling à Montréal, les choses changent ; là-bas, elle découvre de jeunes artistes inspirant.e.s, et l’utilisation d’internet comme médium et à la fois enjeux artistique, ou plus largement, les arts numériques. Les trois années suivantes, elle se tourne de manière plus confiante vers les sujets liés aux évolutions technologiques et les impacts de la révolution industrielle mais ne se sent toujours pas suffisamment armée pour aller au bout de ses idées.

Elle poursuit alors un doctorat à l' Université du Pays-Basque à Leioa en Espagne de 2017 à 2021, avec pour sujet de thèse “Art et Technologie au XXIe siècle. De la machine de vision à l’intelligence artificielle”. Cet environnement lui permet d'approfondir la partie technique de son travail, de créer son propre langage hybride entre art et industrie, et surtout d’intégrer les BioMedias comme médium artistique. Elle y trouve un nouvel équilibre pour sa pratique, entre rigueur et créativité, et une façon d’incorporer la notion d’innovation technologique dans ses concepts artistiques. Les plantes entrent maintenant sur scène, pas seulement comme objets esthétiques mais aussi comme actrices principales des créations.

C’est aussi pour Alizée le moment des premières collaborations avec le milieu scientifique. Dans le cadre de sa thèse, elle participe à une résidence interéchange à Francfort dans laquelle elle co-crée avec deux doctorant.e.s de l' INRIA , une installation neurofeedback (une méthode axée sur l’activité neuronale du cerveau qui permet au sujet d’apprendre à la maîtriser) qui active les données collectées dans un environnement de réalité virtuelle. Si l’expérience la désensibilise sur les questions scientifiques, elle retient une certaine méfiance de la part des chercheur.e.s vis-à-vis de son statut d’artiste. Cela viendrait d’une crainte de l’appropriation des informations et du détournement de sens au profit de l’esthétique. Selon elle, c’est un problème systémique ; les scientifiques sont imprégné.e.s de leur protocoles et on ne leur offre pas suffisamment d’opportunités d’explorer en dehors de leur zone de confort, ce qui crée cette distance à l’égard de l’art.

À l’occasion du projet #MAHAIA2020 , elle collabore avec quatre artistes et l’ingénieur Patxi Bérard de l’ESTIA sur une installation de réalité augmentée collaborative. Leur mission est de connecter numériquement des morceaux d’une œuvre représentant une table réalisée par Yves Chaudouët Alizée trouve des difficultés à travailler dans ce type de collectif, mais construit une amitié professionnelle avec l’ingénieur qui l’accompagne sur la partie technique d’autres projets et plus tard, Pyrocumulus. C’est d’ailleurs le premier projet qu’elle réalise post-thèse, il représente pour Alizée un aboutissement car il matérialise les concepts élaborés durant sa thèse. Elle y fait cohabiter art, design, science et ingénierie, elle fait référence aux modes de réflexion de Speculative Everything (A. Dunne, F. Raby), qui donnent une ouverture sur l’avenir tout en évoquant un contexte existant et actuel. Elle présente son travail lors de la conférence “Digital Ecologies in practice” à l’Université de Bonn en 2022 où elle se sent comme un poisson dans l’eau. Entourée d’artistes, ingénieur.e.s, chercheur.e.s, désireux.ses de croiser les informations et collaborations, ils.elles parlent de traiter les enjeux écologiques et sociétaux tout en intégrant les innovations technologiques.

Alizée poursuit dans sa lancée avec le projet Gosthly plants of damaged worlds, une installation réalisée autour de plantes albinos qui ne peuvent plus produire de photosynthèse. C’est une autre réflexion sur l’impact humain sur son environnement naturel et la relation entre les plantes, une continuité conceptuelle évidente à Pyrocumulusqui s’inscrit dans une recherche artistique plus large. Ce nouveau projet financé via une résidence EMAP qu’elle expose à Ars Electronica et Da Fest à Sofia en 2023, lui permet d’acquérir une visibilité internationale. Il fait actuellement partie de l’exposition collective “I Told You It’s Alive” à la galerie Kapelica de Ljubljana jusqu’en février 2024.

Parallèlement, elle mène le projet “ptit-bugs”; elle conçoit et anime des ateliers créatifs pour des garderies et médiathèques destinés aux enfants, dans lesquels elle leur apprend à utiliser différentes technologies dans le but d’éveiller leur sens créatif, mais surtout les sensibiliser à ces usages et au consumérisme lié à ceux-ci. Pour le moment, elle continue de travailler simultanément sur ces projets éducatifs et artistiques, mais elle souhaite aller plus loin. Récemment, elle s’intéresse à la notion d'autopoièse, théorisée par F. Varela et H. Maturana en 1972, qui se réfère à la capacité d’un système de s’autoproduire en maintenant sa structure malgré la modification des composants et des informations qui intervient par l'interaction continuelle avec son environnement. Cette notion va de pair avec la question de l’intégration technologique, notamment le machine learning, dans les organismes vivants qu’elle voudrait approfondir sur le plan artistique. Alizée considère qu’il y a urgence à explorer l’utilisation de l’IA dans la biologie cellulaire, à l’image des xenobots. Elle n’envisage cependant pas d’entreprendre un tel projet sans coopération scientifique, nationale ou internationale, ce qui serait peut être une opportunité pour elle de renouer avec le Canada qu’elle affectionne toujours.

Alizée Armet a choisi de parler de la nature en remettant en question nos modes de fonctionnement en tant que société occidentale. 

À travers sa recherche, elle active un dialogue engagé entre biologie et technologie tout en stimulant la réflexion critique et l’imagination.