Je viens de te voir en rêve

Projet

Prenez quelques minutes, allongez vous, fermez les yeux. Respirez profondément, détendez vos muscles, et laissez vous fusionner avec le matelas... Les bruits autour de vous s’estompent, et des images se forment sous vos paupières. Vous vous sentez doucement emporté.e vers une autre réalité alors que vous vous endormez ; un voyage commence. 

Ce n’est un secret pour personne, le rêve, sous tous ses aspects, a toujours été un mystère. Les neuroscientifiques continuent d’en apprendre, tandis que les philosophes s’interrogent sur les frontières du réel. À notre échelle personnelle, il peut même influencer nos décisions. Le rêve est la chose la plus intime que nous ayons et il est pourtant si limité en termes de connaissances ; Marion Roche est fascinée par ce paradoxe. Elle voit l’occasion ici de poser un regard artistique et d’établir un dialogue entre art et science ; son projet “Je viens de te voir en rêve” est une expérimentation sculpturale aux touches de technologie 4D.

Artiste, chercheuse, et philosophe, Marion s’intéresse à la notion de processus. La sculpture est sa pratique prédominante, mais elle trouve de plus en plus de difficultés à se focaliser sur des formes fixes. Elle travaille sur l’idée du “devenir” depuis un moment déjà, mais c’est la nouvelle formule du prix MAIF pour la sculpture qui l’interpelle ; depuis 2020, il est demandé aux candidats de s'approprier une nouvelle technologie qu’elles.ils ne maîtrisent pas. Elle relève le défi ; sa sculpture ne sera pas seulement en mouvement, mais aussi en devenir. 

Les choses se corsent quand elle doit trouver une technique qui répond à ses critères. Puis elle se souvient d’une anecdote sur le verre : au toucher, il est solide, mais à échelle microscopique, les atomes ne sont pas figés, comme dans un état liquide. Inspirée par ce fait étonnant, elle se met à chercher l’existence de matériaux similaires et finit par découvrir un procédé expérimental qui s’assimile à ce phénomène : l’impression 4D.
Nous connaissons déjà le fonctionnement de l’impression 3D: il consiste à empiler des couches de matière de façon successive, jusqu’à créer un volume. La 4D ajoute une dimension temporelle à l’objet imprimé en 3D. Un objet pourra donc réagir au fil du temps en fonction de facteurs extérieurs, comme l'humidité ou la température, et sera donc mouvant. 
Et c’est justement à Lyon, ville de cœur de Marion, qu’un des rares centres de recherche pour la 4D au monde se trouve ; le 3d.FAB.Ils se spécialisent plutôt dans la recherche médicale, par exemple en créant des valves cardiaques, qui autonomes, réagiront en fonction de la chaleur. 

Marion trouve son bonheur grâce à cette technique, puisqu’elle se marie parfaitement à sa philosophie et son sujet. Elle expose son idée à l’une des scientifiques du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon, et entame son voyage au pays des rêves. Le rêve est produit par un ballet de connexions neuronales, qui met notre cerveau dans un état d’ébullition ; notre corps, lui, reste inactif, d’où la notion de “sommeil paradoxal”. Et c’est en regardant l’intensité de l'activité électrique de notre cerveau que les scientifiques peuvent déterminer le moment où nous rêvons. 
Ensemble, elles établissent un protocole : Marion dormira un temps donné, son rêve sera retranscrit dans un électroencéphalogramme (ou EEG) et décrit immédiatement à son réveil, pour en produire une vision en 2D. Elle fera cinq siestes en tout. 

Une fois ces éléments en main, Marion travaille avec Benjamin Petit au studio LTBL (dont elle est elle-même directrice artistique) sur la conception de l’objet en 3D, dont la forme correspond à l’activité du rêve, stratifiée dans le temps. 

La création passe ensuite par le 3d.FAB, où Marion collabore avec un chercheur post doctorant pour trouver la combinaison idéale de matériaux ; elle impose des choix esthétiques comme la transparence ou la rigidité par exemple. 

Et voilà ce que nous devrions voir quand le projet touche à sa fin : une modélisation des rêves de l’artiste. Le socle forgé en aluminium prend la forme d’un tronc d’arbre, mais représente en fait un neurone, qui soutient cinq structures, les cinq rêves. Chacune comporte une inscription qui rappelle le rêve à son origine. Elles s’ouvrent et se ferment en fonction d’un facteur : l’hydratation. 

Nous pouvons dire que Marion réussit le challenge qu’elle s’est lancé avec brio. En tant qu’artiste, elle nourrit la recherche scientifique sur plusieurs plans et arrive à établir un dialogue clair entre les disciplines. Les contraintes artistiques ont permis aux chercheurs de varier les expérimentations sur la 4D, et de publier leurs résultats. En ce qui concerne les neurosciences, nous devons accepter que le cerveau n’est pas encore prêt à dévoiler tous ses mécanismes. Ce qui n’est pas un problème d'un point de vue philosophique. 

En se faisant cobaye de son propre projet, Marion prend l’habitude de noter ses rêves et s’en souvient toujours mieux… Elle y repense souvent, comme un film qui l’aurait marquée. Nous en faisons l’expérience quotidiennement : nous rêvons de ce qui nous préoccupe, ou de ce qui nous a affecté. Cette nouvelle réalité se greffe à ses journées, et bien que parfois troublante, Marion s’amuse de la place qu’elle occupe au fur et à mesure de l’expérience. 
Alors l’artiste imagine déjà une suite au projet : une balade en réalité virtuelle entre différentes strates de rêves et de réalité. Ce choix n’est pas anodin ; pour elle, les problématiques qui se posent pour le rêve sont les mêmes que pour la sphère numérique.

Par besoin de rester rationnel.le.s, nous avons appris à compartimenter et à nous détacher des différentes réalités que nous vivons. Pourtant les rêves sont bien réels. Ils nous appartiennent autant qu’ils nous échappent, et c’est ce qui les rend si merveilleux. Ils ont un impact concret dans nos vies au même titre que le cyberespace peut avoir un impact concret sur la planète. 

Marion Roche voulait explorer le rêve comme un vaste terrain vierge et en étudier les frontières. Mais à travers son œuvre et ses expériences, elle nous emmène bien plus loin ; elle nous invite à faire tomber les barrières entre rêve et réalité, et s'accepter comme des êtres en continuel devenir. 

Artiste
Marion Roche

Collaborations
LTBL
3d.FAB.

Artiste

“Je suis une tortue : quand je vais à un endroit, je crée des choses”. À première vue, difficile de comparer quelqu’un comme Marion Roche à une tortue.. ou peut-être à l’idée que l’on se fait d’une tortue. Elle semble plutôt dynamique, voire hyperactive, désireuse de poser sa pierre à l’édifice, et constamment en mouvement. 

Entre Lyon, Berlin, en passant par la Toscane, Marion s’installe, participe à la vie locale, crée des communautés, construit des studios, fonde des organisations, sans oublier de pratiquer son art, et de chercher à continuellement se renouveler. 

Petite, elle berce dans les activités de bricolage à la maison, et se prend passion pour l’assemblage de pièces détachées. Tellement, qu’elle attend avec impatience que la machine à laver tombe en panne pour pouvoir enfin la démonter, et comprendre son fonctionnement. Parfois, elle démonte même des objets parfaitement fonctionnels ! Les souvenirs de cette période conviviale sont forts, et vont marquer profondément sa pratique. 

Marion a 15 ans ; fascinée par la photographie, elle découvre une boutique spécialisée dans le Vieux Lyon tenue par un certain Monsieur Berthet. Antiquaire toujours actif, il collectionne tous types d'œuvres photographiques, mais c’est la stéréoscopie qui attire l’attention de Marion. Sur le modèle de notre vision, ce procédé superpose deux images d’un même sujet, mais prises en fonction de l’écartement de nos yeux. Elles sont ensuite placées dans une visionneuse. Notre cerveau rassemble ces images pour n’en constituer qu’une, et nos yeux percevront cette unique image en relief. 

Vous l’aurez certainement compris, la stéréoscopie est synonyme de l’acronyme “3D”. 

L’artiste en herbe se lie d’amitié avec l’antiquaire ; elle passe son temps libre à la galerie, et lui collectionne ses premières œuvres. En parallèle, Marion expérimente la musique industrielle et le film ; elle possède une caméra super 8 en noir et blanc avec laquelle elle se filme avec ses amis. Ils vont sur des chantiers de construction, et tapent sur des objets métalliques qu’ils trouvent, tout en criant. Elle s’éprend du métal par son côté sonore. Mais ce qui pousse Marion dans l’élaboration des formes, c’est la découverte de sculptures monumentales en métal lors d’un voyage à Berlin. À 17 ans, elle sait exactement ce qu’elle veut faire. Elle commence à s'entraîner sur les postes à souder qu’elle trouve dans le garage de ses parents. 

crédit photo : Carlo Bonazza

Elle entame des études de philosophie à Lyon, et saisit l’opportunité de partir en Erasmus à Berlin pour une première année de master. Son séjour se prolonge de cinq ans. 

Là-bas, elle travaille au Tacheles, légendaire squat d’artistes au cœur du quartier de Mitte, où elle s’auto-forme à la sculpture en métal. Quand elle bute sur une création, elle voit la solution en rêve: elle visualise les pièces en 3D, les assemble, puis se donne les prochaines étapes à suivre. Toujours passionnée de son, elle crée des instruments de musique en métal qu’elle teste avec son groupe, et fait de la sonorisation de films. 

Mais la carrière de Marion prend une tournure politique avec les menaces qui planent au-dessus de la tête des résident.e.s ; elle devient présidente de l’association ArtProTacheles, et milite pour la mise en place de lieux de production et de diffusion artistique, fait par les artistes et pour les artistes. Elle participe à l’élaboration de partenariats entre ces ateliers galerie et des auberges ou hôtels à travers plusieurs villes européennes.

La vie des squats n’est pas facile, et celle du Tacheles prend fin officiellement en juillet 2013, une série d'événements douloureux, dont la violence choque les berlinois. Le lieu, maintenant vacant, devient un symbole de la lutte contre la gentrification en Europe. 

Avec un groupe d’ancien.ne.s résident.e.s, elle déménage à Marzahn, dans la banlieue Est de Berlin. Le quartier de l’ancienne RDA, populaire et isolé, est connu pour l’afflux de migrant.e.s syrien.ne.s après la crise de 2013. Une aubaine pour les artistes, qui s’empressent de bâtir de nouveaux lieux, en partant de zéro. Marion travaille avec les jeunes du quartier, les réfugié.e.s, et des étudiant.e.s en école d’architecture sur divers projets socio-culturels : ceux-ci visent à donner un nouveau souffle au quartier, et intégrer les immigré.e.s à leur voisinage. Cette phase de sa vie est heureuse, mais créer des ateliers qui finiront par devenir éphémères, commence à la fatiguer… 

Par envie de stabilité, et de renouer avec la philosophie, Marion rentre à Lyon pour reprendre son master 2 qu’elle n’avait pas fini en Allemagne, et en profite pour rouvrir un atelier dans le quartier de Saint-Just. Puis elle se lance dans l’écriture de sa thèse dont le thème porte sur le “processus”, ou l’idée d’être “en devenir”. 

Elle fait un passage par l’Italie, le temps d’une résidence artistique, où elle fait la programmation pour un parc de sculptures au sein de l’AMACA, et co-fonde le FakeComa studio pour lequel elle s’occupe des expositions d’art numérique. 

Mais ce n’est que deux ans plus tard, à son second retour en France qu’elle a un déclic: elle ne supporte plus l’idée d’apporter de nouvelles formes fixes dans le monde, ni de dépendre d’ateliers, dont la logistique est éprouvante. Avec son intérêt grandissant pour les nouvelles technologies, elle reprend un master de “réalisateur en arts numériques" à Saint Etienne grâce auquel elle découvre le monde merveilleux de la programmation informatique. 

Nouveau coup de foudre, cette fois, pour la réalité virtuelle ; c’est à la fois pour Marion une multitude de nouveaux développements possibles pour ses projets, mais aussi un procédé qui colle avec sa façon de voir le monde. Toutes les formes artistiques expérimentées auparavant prennent un sens : la stéréoscopie, la musique, la vidéo, la sculpture… assemblez les comme des pièces détachées et vous risquez de construire une œuvre en réalité virtuelle. 

Aujourd’hui Marion continue son doctorat en philosophie, enseigne à l’école des Beaux-Arts de Lyon, et collabore avec le studio LTBL; entre la célèbre Fête des Lumières, et le prix MAIF pour la sculpture, les terrains d’expérimentation ont bien évolué depuis les chantiers de construction et le garage familial… Son travail, ses œuvres, auront laissé une trace indélébile dans le temps, et sur les personnes qui ont croisé son chemin.  

Alors oui, la tortue pourrait bien être l’animal totem de Marion Roche, symbole de la quête des solutions inexplorées, et de l’harmonie avec son environnement. 

Artiste
Marion Roche

Collaborations
LTBL
3d.FAB.

Perspectives

Récemment, les incendies se font de plus en plus présents dans l’actualité, et bien que souvent d’origine humaine, ils sont aggravés par le réchauffement climatique. En mars 2021, le datacenter de l’entreprise OVH à Strasbourg prend feu ; ces immenses entrepôts abritent des ordinateurs, des serveurs, dont la fonction est de stocker les informations utiles aux entreprises, ou aux particuliers (site internet, cloud etc..). Malgré les questions qui tournent autour des origines de cet incident en particulier, il n’est pas sans rappeler que les risques liés à la surconsommation d’énergie sont bien réels. Après tout, ce ne sont que des matériaux inflammables enfermés dans des boîtes en plastique qui surchauffent, et peuvent ravager des bâtiments entiers. 

Derrière nos écrans, le monde numérique paraît inoffensif, et pourtant les conséquences de nos agissements sont concrètes pour notre planète. Nous les séparons à tort, pour des raisons de confort. Heureusement, l’art est un formidable moyen de mettre ces problématiques en perspective ; prenez la réalité virtuelle, un espace créé dans le monde numérique dans lequel nous sommes totalement immergés à l’aide d’un casque. Nous entrons dans une image et l’explorons, sauf que les sensations et les émotions sont authentiques. Marion Roche se passionne pour cette technologie qui non seulement renoue avec la stéréoscopie, son premier amour artistique, mais qui est aussi vouée à illustrer en partie le sujet de son projet “Je viens de te voir en rêve”. 

La sensation que nous ressentons pendant l’expérience de réalité virtuelle, nous pouvons la rapprocher du rêve, voire d’un rêve lucide. Nous serions capables de consciemment diriger nos rêves, paraît-il, avec un peu de volonté et d’entraînement. Il suffit de s’habituer à les noter dès le réveil, c’est la méthode qu’emploie Marion en amont de ses visites au Centre de Recherches en Neurosciences de Lyon. Elle lui permet d’améliorer sa capacité à s’en souvenir, et de prendre conscience de l’effet des événements vécus au cours de la journée. Là encore, l’expérience nous éclaire sur l’influence et l’impact d’un monde sur l’autre.

crédit photo : Tadzio, Courtesy de l’artiste et des Tanneries – CAC, Amilly

Nous parlons d’un domaine largement inexploré, sans dogme scientifique et ouvert à toutes sortes d’interprétations. C’est avec la philosophie, discipline caméléon, que se traitent tous les sujets, mais conjuguée avec l’art, Marion peut établir un dialogue entre tous ces domaines. Et en fonction des projets, ils peuvent être divers ; aujourd’hui elle touche aux neurosciences, mais dans six mois, ce sera la biochimie ou l’archéologie.

Le segment art science offre la possibilité de toucher d’autres mondes, de prendre connaissance d’un domaine, certes de façon superficielle, mais d’être constamment dans une posture de découverte. 

C’est une nouvelle vision de l’exploration de la science par l’art, et les possibilités sont multiples. Pourtant, Marion a un rêve bien plus terre à terre que ce que nous imaginons : construire une maison ouverte et autonome en énergie. Elle pourrait être une résidence, galerie, atelier, lieu pluridisciplinaire de production et de diffusion artistique, ou toutes ces choses à la fois. 

Nous avons peut-être l’impression que son parcours ne va pas dans la direction de la destination finale. Mais pour Marion Roche, ce lieu n’est que le résultat d’un alliage entre le travail manuel qui la motive depuis son enfance, les valeurs et convictions qui l’animent, et son désir de stabilité. 

Quelque part, elle nous incite toutes et tous à nous construire et nous accepter, oser explorer nos inconscients pour agir de façon consciente, dans le but de transformer petit à petit, nos rêves en réalité. 

Artiste
Marion Roche

Collaborations
LTBL
3d.FAB.